La polarisation vaccinale

 

Les phénomènes de polarisation ne se limitent pas au clivage des Occidentaux et des Musulmans. On pense évidemment aux Flamands et aux Wallons ou, dans le passé, aux Américains et aux Soviétiques, aux Aryens et aux Juifs, etc.

 

Illustration dans un livre d’enfant édité en Allemagne dans des années 30

 

Dans tous ces exemples et d’autres, on peut observer l’existence d’un problème, la recherche d’une cause, ou plus exactement d’une faute, c’est-à-dire d’un coupable. Quand Claude Rains, dans le film culte «Casablanca», est sommé de trouver un coupable, il répond: Round up the usual suspects («Rassemblez les suspects habituels»). C’est d’une grande profondeur psychologique.

  

Notons que le plus souvent, ce processus est parfaitement réciproque, avec des variantes. Pour les Américains, les Soviétiques incarnent la menace communiste, et pour les Soviétiques, les Américains incarnent la menace capitaliste. Par contraste, les Aryens n’existaient que dans l’imaginaire nazi et ne devaient pas, au départ, signifier grand-chose pour les Juifs. Néanmoins, la caricature du Nazi n’a pas tardé à pénétrer la culture mondiale comme une image du mal absolu.

  

En travaillant avec les communes de Bruxelles et certains organismes régionaux, d’autres exemples de polarisations nous sont apparus. Ainsi, il existe, dans certains quartiers de Bruxelles, un vrai clivage de la Police et de la Population. Ou encore, dans les parcs, des menaces de guerre entre les propriétaires de chiens et les joggeurs. Etc. Les exemples abondent.

  

  

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La pandémie que nous vivons depuis bientôt deux ans aura été, elle aussi, extrêmement polarisante, en fait à chaque bifurcation, chaque fois qu’un choix devait être fait en termes de politique de la santé. Cela a commencé dès février-mars 2020 où, sur les réseaux sociaux, on voyait s’opposer ceux qui se voulaient bien informés sur la Covid-19 et trouvaient que le gouvernement belge banalisait le problème et ceux qui criaient au complotisme. On aurait pu penser que le confinement allait mettre tout le monde d’accord, mais ce ne fut pas le cas, car une partie de l’opinion publique trouvait les mesures insuffisantes, une autre partie les trouvait très exagérées.

  

1. Qu’est-ce qu’une polarisation?

  

Ces désaccords ne suffisent pas pour qu’on parle de polarisation. On sait ce qu’est une courbe de Gauss:

   

  

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Entre deux extrémismes minoritaires, il existe normalement une majorité modérée, qui fait la part des choses ou en tout cas réserve son avis. Ce qu’on appelle la polarisation (que nous aurions, quant à nous, tendance à qualifier de clivage) est un phénomène social faisant que les positions extrêmes font de plus en plus d’adeptes, au point que la courbe de Gauss finirait presque par s’inverser:

  

   

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Objectivement, on se souvient pourquoi la plupart des gouvernements occidentaux ont choisi de confiner: ils craignaient que les hôpitaux ne soient débordés par les afflux de patients. Tout aussi objectivement, les hôpitaux ont sauvé beaucoup de patients atteints de formes graves de la Covid-19, et il est probable que le nombre de morts aurait été bien plus important encore que rapporté par la presse, si tous les cas n’avaient pu être traités en soins intensifs.

   

Mais toute médaille a son revers, et il n’est pas exclu que ce confinement ait retardé la fin de la pandémie, puisque les pandémies de coronavirus précédentes se sont toutes arrêtées d’elles-mêmes chaque fois qu’un pourcentage suffisant de la population avait développé des anticorps naturels. Après quoi, une part des informations scientifiques affirment que la Covid-19 n’est pas un virus comme les autres… Comment, sans recul, faire la part de la banalisation et de la dramatisation?

   

2. La polarisation des provax et des antivax

   

Quoi qu’il en soit, en ce qui concerne les vaccins, deux décisions au moins étaient possibles: soit on proposait la vaccination aux gens fragiles et/ou inquiets et on déconfinait de façon à ce que le reste de la population développe des anticorps naturels, soit on lançait une campagne de vaccination à grande échelle. Dans les deux cas, l’objectif était le même: répétons-le, à partir d’un certain pourcentage de la population ayant développé des anticorps, la pandémie s’épuise. Comme on le sait, l’Occident a opté pour la deuxième option.

   

Or, une campagne de vaccination visant à stopper une pandémie implique un certain nombre de biais communicationnels: il ne s’agit pas d’être objectif, mais de convaincre, voire de manipuler. L’accent sera mis sur les intérêts individuels, face à un autre enjeu qui est celui des libertés individuelles. Ceci partant du point de vue, sans doute réaliste, que la plupart des gens se préoccupent peu de l’intérêt collectif. La campagne de vaccination va donc souligner que les formes graves de Covid-19 atteignent les gens non vaccinés; instituer un Pass sanitaire qu’on peut obtenir soit avec un vaccin gratuit pour longtemps, soit avec un test payant pour peu de temps; etc.

   

Au risque de caricaturer, les provax pensent à leur intérêt individuel et les antivax à leurs libertés individuelles. Mais la plupart des protagonistes rationalisent leurs motivations respectives. Les provax accusent les antivax de faire passer leurs libertés individuelles avant la lutte contre la pandémie, pendant que les antivax accusent les provax de faire passer leur intérêt individuel avant la démocratie. Les complotismes foisonnant de part et d’autre.

   

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Je risque fort, ici, de déplaire à un certain nombre de lecteurs des deux bords. Si cela permettait de les réconcilier, pourquoi pas, mais je n'y crois pas. Je vais essayer d'être clair quant à ma propre position: je trouve normal que chacun ait à cœur de servir ses intérêts et ceux de ses proches. Je trouve normal d'avoir peur de la Covid-19. Et tout aussi normal d'avoir peur des vaccins. Mais ces peurs ne suffisent-elles pas? Devons-nous, en plus, nous mettre à avoir peur de l'autre, du regard qu'il pose sur nos peurs? 

   

Évitons de tomber nous-mêmes dans la polarisation, en relevant que les motivations des uns et des autres sont extrêmement variées.

  

Parmi les provax, on trouve évidemment des personnes dont la santé et/ou l’âge font des vaccins, si vite arrivés sur le marché, une bénédiction. Mais on y trouve également des gens que la vaccination rassure malgré qu’ils n’appartiennent pas à une population à risque. Il est difficile d’estimer quelle proportion des provax adhère pour des raisons purement citoyennes. Par contre, tout montre que nombreux sont les provax qui accusent les antivax d’être inciviques, alors que le civisme de certains d'entre eux est contestable. Un exemple simple: beaucoup de provax ne se sentent plus tenus au respect des gestes barrières et autres comportements préventifs, à partir du moment où ils se sentent en sécurité grâce au vaccin...

   

Nota: mille excuses aux nombreux provax qui ne se seront pas reconnus dans les lignes qui précèdent, et plus particulièrement à ceux dont la motivation est pleinement civique.

   

Du côté des antivax, les profils sont probablement plus variés encore. Tous, loin s’en faut, ne sont pas complotistes. Sachant que les peurs irrationnelles impactent quasiment plus que les dangers objectifs, mais que les risques liés à la vaccination existent, même si nos gouvernements les ont jugés moins importants que les risques liés à la pandémie. Certains antivax, par exemple, s’interrogent sur l’intérêt financier des firmes pharmaceutiques: les personnes les plus fragiles étant mieux protégées, ne fallait-il pas laisser le reste de la population développer une immunité naturelle?

   

Nota: mille excuses aux nombreux antivax qui ne se seront pas reconnus dans les lignes qui précèdent, et plus particulièrement à ceux dont la motivation est pleinement civique.

   

Nous ne trancherons pas entre les provax et les antivax, car nous n’avons pas qualité pour le faire. Cela dit, quelqu’un l’a-t-il? Quelqu’un a-t-il assez de recul? Nous vivons une situation sans précédent. Est-il déjà arrivé par le passé qu’on organise un confinement à si grande échelle? Une telle campagne de vaccination face à un coronavirus? On ne saura jamais ce qui se serait passé si on ne l’avait pas fait. Mais quoi qu'il en soit, il est très probable qu'une partie des provax et une partie des antivax justifient leurs peurs respectives et/ou leurs dénis par de l’idéologie.

   

Pour le victimologue belge Jacques Roisin, il existe trois formes de déni: le déni de réalité (par exemple, «La Covid-19 n’existe pas», ou encore, «Le vaccin ne sert à rien»), le déni de gravité (par exemple, «La Covid-19 existe, mais la gravité de cette pandémie est très exagérée», ou encore, «La vaccination va tout résoudre») et le déni d’anormalité (par exemple, «La situation est grave, mais on n’y peut rien», ou encore, «Les autorités maîtrisent la situation»).

   

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J'ai longtemps cru que ces trois singes représentaient les trois formes possibles de dénis et/ou les trois grandes catégories de pathologies... Mais il paraît qu'ils représentent la sagesse! Est-il sage de refuser d'entendre, de refuser de voir ou de refuser de parler?

   

Au-delà des justifications idéologiques, tout le monde se souvient de gens qui ne respectaient pas le confinement, le port du masque, les distances de sécurité, etc. Cela pouvait se justifier dans l’entre-soi, au nom des libertés individuelles, mais on se souvient également que certains des contrevenants se montraient agressifs vis-à-vis de ceux qui respectaient les mesures: nous avons collecté en consultation psychologique des témoignages éloquents à cet égard.

  

Histoire de ne pas charger qu’un seul des deux extrêmes en présence, que dire des dénonciations de voisins «bien intentionnés», visant des pratiques qui certes contrevenaient à la loi, mais n’étaient pas à proprement parler inciviques? Ces dénonciations étaient-elles toujours (ou même souvent) motivées par le civisme? Et même dans le cas où elles l’étaient, ont-elles eu un effet positif en termes de vivre ensemble?

  

3. une dimension politique

  

Au total, comme déjà dit, on peut voir la polarisation comme une courbe de Gauss inversée: quelle que soit la problématique envisagée, on trouve toujours, encadrant la majorité silencieuse, deux extrêmes opposés; quand la société se polarise, ces extrêmes gonflent, et ceux qui voudraient rester neutres sont embrigadés malgré eux dans un camp ou l’autre: «Si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi». Sans doute la communication occidentale (et plus localement belge) a-t-elle été maladroite, mais taper sur ce clou ne servira qu’à nourrir la polarisation... Essayons de prendre un peu de hauteur anthropologique.

   

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«Il n’y pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique, langage de l’efficacité. Le vingtième siècle est, chez nous, le siècle de la polémique et de l’insulte. Elle tient, entre les nations et les individus, et au niveau même de disciplines autrefois désintéressées la place que tenait traditionnellement le dialogue réfléchi. Des milliers de voix, jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversant sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices. Mais quel est le mécanisme de la polémique? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard. Grâce à la polémique, nous ne vivons plus dans un monde d’hommes, mais dans un monde de silhouettes.»

Albert Camus, Le temps des meurtriers, 1949

   

Dans le cadre de mes recherches sur le fonctionnement du couple, j’ai été amené à me documenter sur le fonctionnement des démocraties. Il s’avère que les trois grandes démocraties occidentales, anglaise, étatsunienne et française, ont en commun, sur fond de libéralisme, de défendre des libertés individuelles presque davantage que le principe d’égalité. Tant après la Glorieuse Révolution en Angleterre, qu’après la Déclaration d’indépendance des États-Unis ou la Révolution française, la question s’est posée de trouver comment fabriquer du collectif tout en respectant lesdites libertés. Nous en sommes toujours là, et la pandémie de Covid-19 me semble en être un des nombreux révélateurs.

   

Les gouvernements occidentaux ont-ils eu raison de parier sur les vaccins? Quoi qu’il en soit, si nous vivions en dictature, 100% de la population serait vaccinée et la pandémie serait terminée… Comme nous vivons en démocratie – ce dont, je l’espère, tout le monde est heureux – les autorités sont amenées à «ruser». Pour le dire en une formule: au lieu de rendre la vaccination obligatoire, elles posent des interdictions rendant la vaccination plus désirables aux hésitants.

  

On voit ainsi que la polarisation des provax et des antivax met en scène un enjeu politique: les provax voudraient qu’on rende la vaccination obligatoire, pendant que les antivax, du moins pour certains d’entre eux, s’indignent des limitations de leur liberté comme autant d’atteintes à la démocratie. Cette polarisation n’est pas sans rappeler celle des Occidentaux et des Musulmans telle que la présente Times of Migration dans son diaporama «Journalism & Polarization» (2016):

   

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Les provax: «Si vous hésitez, vous êtes antivax.» [Pas forcément, non.]

Les antivax: «Vous êtes naïfs de vous faire vacciner.» [Vous n'avez pas à me juger!]

   

Cela fonctionne également dans l'autre sens.

   

Les antivax: «Si vous acceptez le vaccin, vous êtes provax.» [J'ai mes raisons que vous ignorez...]

Les provax: «Vous êtes naïfs, vous croyez les complotistes.» [Et vous, qui croyez-vous?]

   

Le 4 décembre 2021, l'Ocam (Organe de Coordination pour l'Analyse de la Menace) relevait que «les discours de haine envers les politiques, les médias et les virologues semblent ainsi devenir de plus en plus socialement acceptés», et concluait qu’une éventuelle obligation vaccinale pourrait, à l'instar de ce qu'il s'est passé avec l'introduction du «pass sanitaire», alimenter ce que cette même institution voit comme une polarisation. Le 8 décembre 2021, un collectif de soignants hospitaliers adressait une carte blanche au ministre de la Santé Franck Vandenbroucke, l'appelant à «cesser d'opposer les soignants entre eux». Les interventions de ce type tendent à se multiplier.

  

Je terminerai cet article que j’espère le moins polémique, le plus constructif possible, sur un constat qui interpelle PREFER asbl de façon frontale: la polarisation des provax et des antivax à la fois se nourrit des complotismes et les encourage. J’ajoute que les populations les plus défavorisées sont probablement les plus touchées par ce phénomène, car elles n’ont pas attendu les confinements pour être isolées, avec internet comme seule fenêtre sur le monde. Or, le MIT a démontré que les informations fausses circulent six fois plus vite que les vraies dans les réseaux sociaux. La violence monte et peut difficilement ne pas impacter un nombre croissant de citoyens, incluant ceux qui essayaient de se tenir «au-dessus de la mêlée».

  

© Jean-Claude Maes, le 29 décembre 2021