Les radicalisations laïques

   

C’est Farhad Khosrokhavar qui a attiré notre attention sur l’existence d’un «fondamentalisme laïque», ce qui m'amène à commencer cet article avec les extraits d’un de ses ouvrages qui clôturent l’article que je consacre à une «cartographie des djihadismes»:

  

Le problème est qu’en étendant indûment la suspicion à l’ensemble des adeptes du fondamentalisme islamique, on provoque une stigmatisation qui peut à la limite contribuer à créer l’effet de radicalisation que l’on souhaitait précisément éviter. Une forme de «prophétie autoréalisatrice» se mettrait ainsi à l’œuvre, qui pousserait à la radicalisation ceux-là même que l’on soupçonne de radicalisme par leur attitude intégriste.

Farhad Khosrokhavar, Radicalisation, EMSH, 2014, p. 152

 

On est en droit de parler d’un fondamentalisme laïque face au fondamentalisme islamique.

Ibidem, p. 153

 

L’application de la laïcité dans sa version rigide empêchera la coopération des autorités religieuses et civiles au sein de structures souples où les agents de l’Etat côtoieraient ceux de la société civile et des communautés réelles.

Ibidem, p. 183

 

J’aimerais développer cette idée, qui me paraît capitale parce que de forte conséquence sur le travail de prévention des radicalisations et des polarisations et même plus généralement de prévention des dérives de l’emprise. Elle rencontre notre expérience clinique de façon assez convaincante, par exemple dans le cas où des familles ont une réaction «musclée» au fait qu’une de leurs filles se mette à porter le foulard et où ce qui pourrait n’être qu’une conversion à l’islam devient un sujet de polémique et le carburant d’escalades symétriques éreintantes qui, de fait, tendent à induire une radicalisation qui n’était pas donnée d’emblée. Se demande-t-on assez ce qui a pu motiver cette jeune fille à se convertir, ce qui lui manquait au sein de sa famille athée, agnostique ou peu pratiquante et qu’elle a trouvé ou cru trouver dans l’islam? Ce qui semble certain, en toute rationalité, c’est qu’elle ne l’a pas trouvé ailleurs.

  

Le principe de laïcité

  

En droit, c’est le «principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse» et «d’impartialité ou de neutralité de l’État à l’égard des confessions religieuses». La laïcité s’oppose à la reconnaissance d’une religion d’État. Notons que les mots «laïc» et «laïque» ne désignent pas la même réalité. À l’origine, c’était le masculin et le féminin d’un mot signifiant: «qui n’appartient pas au clergé» ou «qui n’est pas religieux», mais avec le temps, «laïque» a de plus en plus souvent été utilisé au masculin pour qualifier toute attitude favorable au principe de laïcité, c’est-à-dire, dans cette acception plus large que celle du droit, un rejet du dogmatisme comme fondement des lois et des décisions publiques. J’y détecte, à tort ou à raison, un paradoxe fondateur: n’existe-t-il pas un risque de dogmatisme dans l’analyse de ce qui est dogmatique et de ce qui ne l’est pas? Poser la question, c’est déjà y répondre... Au total, j’adhère au principe de laïcité aussi bien dans son acception large que dans son acception juridique, parce que je suis belge et que la Belgique est une monarchie constitutionnelle dont les dirigeants, comme en République française, prêtent serment sur la constitution. Mais le principe est-il aussi universel que les Européens veulent le croire?

  

Sans aller jusqu’à imaginer un califat démocratique, relevons quand même que les Présidents des États-Unis, tout en adhérant comme les Européens au principe de laïcité, prêtent serment sur la Bible, ceci dans un pays massivement chrétien, qui n’imaginerait pas d’élire un Président qui ne s’afficherait pas chrétien. Relevons encore qu’en Grèce ancienne, pour ce qu’on en sait, l’athéisme n’existait pas, et que, dès lors, le culte des dieux participait plus que probablement à l’exercice démocratique. En tout cas, le principe de laïcité ne faisait pas partie de leur univers mental.

  

La laïcité étant une idéologie, il n’y a aucune raison qu’elle ne soit pas un objet de radicalisation. Mais le sujet est délicat, dans la mesure où il ne concerne pas une marge de la société mais un courant dominant. Pour mémoire, nous identifions quatre catégories de dérives du collectif suivant que la dérive étudiée parte de la communauté ou de la marge, et qu’elle prenne la forme d’un repli identitaire ou, au contraire, d’une inflation identitaire. Ce dont il va être question dans cet article, c’est d’un risque d’inflation identitaire à partir de la communauté. Je vais commencer par en dire un peu plus sur ce cas de figure, en précisant, entre autres, que je ne crois pas qu’il existe ou ait existé des communautés concernées dans leur totalité par une telle dérive. Si l’on prend l’exemple paradigmatique des empires, on y trouve certainement un grand nombre de citoyens qui approuvent la politique impérialiste, mais beaucoup également qui la désapprouvent, parfois même une majorité, cette majorité qu’on qualifie volontiers de silencieuse. Quoi qu’il en soit, que le groupe «radicaliste» soit majoritaire ou non, il représente un mouvement collectif assez important pour qu’on ne puisse parler de marge. Et dans le cas des empires, c’est même lui qui tient les commandes.

  

La laïcité ne constitue pas un empire, bien sûr, mais à l’instar des monothéismes qui, à certains moments de leur histoire, ont tenu la main d’empires militaires et politiques, il n’est pas exclu que le principe de laïcité tienne celle d'empires économiques qui se sont bâtis sur un libre échange et une libre concurrence que les christianismes étaient susceptibles d'entraver (Raynaud, 2019). Par ailleurs, même si ce n’était pas du tout le cas, il nous faudrait encore, dans le cadre de nos missions de prévention, interroger la notion de risque. Je vais, à cet effet, examiner quatre notions qui souvent accompagnent celle de laïcité à savoir l'athéisme, les droits de l'homme, le féminisme et le rationalisme.

  

L'athéisme

  

Commençons par une affirmation qui pourrait sembler quelque peu provocatrice mais qui, à mes yeux, est de simple bon sens: l’athéisme est une croyance. En effet, il est tout aussi impossible de prouver l’inexistence de Dieu que son existence. J’irais même jusqu’à affirmer que c’est plus difficile, car là où les religions relèvent un certain nombre de «signes» qu’elles attribuent à la présence divine, l’athéisme ne relève rien, croit pouvoir constater une absence de «signes»…

  

Lors du colloque que nous avons organisé, le 9 novembre 2019, sur le thème du croire, Sophie de Mijolla-Mellor, philosophe et psychanalyste, nous expliquait qu’il existe deux façons de croire, l’une qui laisse une place au doute, et même une place importante puisqu’il alimente un processus, une démarche; l’autre qui ne laisse aucune place au doute et qui, loin des complexités de la première, induit un rapport au monde binaire et je dirais même, quant à moi, clivé. Et cette fois, je serai vraiment provocateur, en supposant que l’athéisme court ce risque davantage que les religions: j’entends beaucoup de croyants de toutes les religions douter de l’existence de leur dieu, alors que je n’ai jamais entendu un athée douter de l’inexistence de toute divinité.

  

Il me semble utile de préciser que je m’exprime à partir d’une position tierce, à savoir l’agnosticisme, qui consiste, au moins en ce qui me concerne, à ne pas me prononcer sur la question de l’existence ou de l’inexistence d’un dieu. Indépendamment de mes raisons personnelles (que je m’abstiendrai d’afficher) c’est, me semble-t-il, la position la plus facile à tenir pour un psychothérapeute face à ses patients qui sont majoritairement croyants: juifs, chrétiens, musulmans, et autres (Bruxelles accueille le monde entier), souvent… athées.

  

Nota: Je n’amalgame pas athéisme et laïcité. Je sais – ou crois savoir – qu’en Occident, dans toutes les religions, une majorité d’adeptes adhère au principe de laïcité. Mais il me semble, intuitivement, que le «fondamentalisme laïque» doit être moins fréquent dans les rangs desdits adeptes que dans celui des athées. En effet, appartenir à la fois à une société civile laïque et à une société religieuse est un facteur de complexité, là où un athée, s’il n’a pas conscience que son positionnement relève de la croyance, pourrait imaginer qu’il appartient à la seule société civile et s’y identifier. Pour peu que son positionnement soit également anti-religieux, le risque de polarisation sera majeur.

  

Les Droits de l'Homme

  

Prenons, deuxièmement, les droits de l’homme. La «Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» de 1789 est devenue, en 1948, La «Déclaration universelle des droits de l’Homme». Même si j’adhère massivement aux principes qui s’y trouvent énoncés, j’aimerais qu’elle soit moins universelle et n’engage que ceux qui l’ont signée (et je précise que je signerais si on me demandait mon avis, mais que dans la mesure où ce n’est pas réaliste d’avoir une telle attente, je suis content de vivre dans un pays qui l’a signée). J’aimerais aussi que les principes susmentionnés soient formulés en termes de devoirs (pour les signataires) plutôt qu’en termes de droits, ou plus exactement en termes d’obligations et d’interdictions plutôt qu’en termes de droits (nous n’avons pas tous les droits) et de libertés (aux termes de l’éthique de réciprocité, notre liberté s’arrête où commence celle des autres). J’aimerais, en d’autres termes peut-être plus explicites, que nous nous occupions davantage de «balayer devant notre porte» et moins d’aller «faire la leçon aux autres». Certains me rétorqueront que cela va de soi et que j’enfonce une porte ouverte. Je leur répondrai: je l’espère, mais dans ce cas, on ne m’en voudra pas de l’énoncer, cela ne peut pas faire de mal…

  

Un point me choque dans la «Déclaration universelle»: l’Homme dont il est question, avec un H majuscule, est supposé recouvrir tous les êtres humains, quel que soit leur sexe (ou genre), race, statut social, etc. Mais alors, pourquoi ne pas parler d’être humain? Dans la devise «Liberté, égalité, fraternité» (adoptée en 1848 par la Deuxième République, et en 1879 par la Troisième), j’entends d’une part que le principe de liberté précède celui d’égalité, ce qui n’est pas étonnant considérant que les trois grandes démocraties occidentales (anglaise, étatsunienne et française) sont nées sur fond de libéralisme, et d’autre part que l’égalité prônée par cette devise est résolument masculine (nulle allusion aux «sœurs»). Je renvoie ceux qui trouveraient que j’exagère à la version originale des articles 212 à 217 du Code civil de 1804 précisant les droits et les devoirs respectifs des époux, et plus particulièrement à l’article 213: «Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari». Dès 1789, Sieyès élabore la distinction entre «citoyens actifs» et «citoyens passifs», impliquant que si tout Français est citoyen, il ne dispose pas pour autant du droit de vote. Ne peuvent être électeurs les «citoyens passifs», c’est-à-dire les femmes, les personnes en état d’accusation, les faillis, les insolvables et les domestiques, particulièrement nombreux à l’époque, qui sont exclus du droit de vote comme citoyens non indépendants (c’est moi qui souligne). Je ne résiste pas un plaisir de produire ce dessin de Paul Gavarni publié en 1857 dans Les Œuvres Choisies, chez Hetzel:

  

Dessin de Paul Gavarni, publié dans Les Œuvres Choisies, Paris, Hetzel, 1857.jpg

Sans doute n’en sommes-nous plus là et les lois ont-elles évolué dans le sens de l’égalité. Mais les mentalités ont-elles suivi? Le sexisme, le racisme, l’injustice sociale; la montée des nationalismes, des populismes, des égoïsmes (Dufour, 2009); l’accentuation des phénomènes de polarisation et de radicalisation; toutes ces réalités actuelles, et d’autres, dont je renonce à établir le répertoire, ont de quoi inquiéter. Mais revenons aux Droits de l’Homme: d’aucuns prétendent que les Occidentaux, en voulant imposer leur conception de la démocratie aux autres cultures, retombent dans l’ornière colonialiste, voire ne l’ont jamais quittée, en remplaçant l’impérialisme politique et militaire par un impérialisme économique auquel les Droits de l’Homme participeraient. Ce site n’étant pas un forum politique, je n’ai pas l’intention de participer au débat, mais j’aimerais citer quelques extraits du beau livre que le philosophe Charles Pépin consacre au concept de rencontre:

  

Bien souvent, nous confondons de simples jugements hâtifs, déposés à la surface de notre esprit par une mauvaise expérience, un conformisme de pensée ou l’écho déformé d’une histoire entendue, avec d’authentiques convictions.

Charles Pépin, La rencontre. Une philosophie, Allary Éditions, 2021, p. 159

 

Ainsi, la disponibilité inclut une forme de scepticisme au sens noble, tel que défini dans la philosophie antique : une capacité à « ne pas savoir ».

Ibidem, p. 159

  

Le terme sceptique, qui vient du grec skeptikos (observateur), renvoie d’ailleurs moins à la notion de doute qu’à celle de suspension du jugement.

Ibidem, p. 160

  

Le féminisme

  

La condition de la femme connaît une nette régression dans tous les groupes radicalistes que nous avons pu observer. Néanmoins, les membres féminins de ces groupes ne le voient pas comme cela. Quand, par exemple, on leur dit que, du point de vue biblique ou coranique, la femme doit se soumettre à l’homme et l’homme doit respecter la femme, elles trouvent que la soumission a des avantages et surtout que, de toute façon, ce n’est pas un prix trop cher à payer pour le respect. Au risque de la caricature, je dirais qu’elles remplacent «T’es bonne, toi» par «La femme est un trésor, son mari un contrefort, et Allah la clé d’un amour sûr» (Bouzar, 2015b, 25).

  

Dans le même ordre d’idées, j’entends beaucoup de patients se plaindre des «féministes» et développer une vraie méfiance vis-à-vis des femmes en général. J’entends également des femmes se plaindre, parallèlement, que les «féministes», selon elles, gâcheraient les hommes, les rendraient moins galants, moins généreux, voire moins amoureux. Mais que mettent les uns et les autres dans ce mot «féministe», dont on aura remarqué que je l’ai mis entre guillemets?

  

Si je me réfère à ma propre expérience, les vraies militantes ne m’ont jamais posé le moindre problème: elles s’investissent dans des causes justes, leurs plaintes sont légitimes. En ce qui me concerne, elles pourraient même en exiger davantage, bien des combats restent à mener. Mais à côté de cela, il m’est arrivé d’être confronté à des femmes qui se réclament du féminisme alors que leur réflexion se limite à considérer que l’homme est violent par définition et que cela justifierait leur propre violence. Ce sont de «fausses victimes» au sens évoqué dans mon article «Culpabilité, responsabilité et honte». À ce féminisme de façade, répond sans doute une nouvelle forme de misogynie. Il me semble pouvoir identifier dans nos sociétés une véritable polarisation des sexes. À l’article que je consacre déjà à ce thème, j’ajouterai un avis de Christine Bard, une historienne qu’on ne peut soupçonner d’être antiféministe au vu de sa bibliographie (elle a, entre autres, codirigé le Dictionnaire des féministes). Dans Une histoire des sexualités (Steinberg, 2018), elle cite Monique Wittig qu’elle voit comme «la voix la plus forte, à la fois poétique et théorique de la radicalité féministe des années 1970»: «il est impropre de dire que des lesbiennes vivent, s’associent, font l’amour avec des femmes car la-femme n’a de sens que dans les systèmes de pensées et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes». C’est indéniablement un point de vue «radicaliste», dont Bard conclut que «femmes et hommes sont, dans cette logique, deux classes antagonistes» (p. 420).

  

Se pourrait-il que le fondamentalisme laïque ignore la diversité des féminismes, d’un grand pluriel qui admet qu’il puisse y avoir, selon les cultures, de nombreuses façons de concevoir l’égalité des sexes? Revenons à l’exemple du foulard, symbole de pudeur chez les musulmanes, affichage religieux du point de vue des «fondamentalistes laïques». Une part importante des féministes y voient un symbole de l’asservissement des femmes par les hommes. Et sans doute ont-elles raison – ou n’ont-elles pas tort – mais ceci d’un point de vue strictement symbolique: vu sous l’angle anthropologico-historique, c’est une tradition patriarcale. Après quoi, si on veut contribuer à la libération de ces femmes, il faut peut-être se demander, ou mieux encore leur demander ce que le port du foulard leur permet à un niveau non plus symbolique cette fois, mais aussi imaginaire et surtout réel.

  

Au niveau imaginaire, on pourrait comparer les jeunes filles qui se sentent «obligées» de porter des mini-jupes et/ou des décolletés plongeants et celles qui se sentent «obligées» de porter un foulard, et se demander lesquelles des deux ont le plus à y perdre, le plus à y gagner… Ce que je peux en dire, c’est que je n’ai jamais entendu dire qu’une jeune fille ait perdu un emploi et/ou ait eu du mal à en trouver un à cause de ses tenues sexy, alors que c’est fréquent pour celles qui tiennent à leur foulard! Quant au harcèlement sexuel, il peut frapper les porteuses de foulards tout autant que les porteuses de mini-jupes – et à dire vrai nimporte quelle femme quelle que soit la façon dont elle shabille.

  

À un niveau réel, il faudrait déjà que les athées et/ou laïques de tout poil considèrent les croyances religieuses de façon moins péjoratives, puissent y voir une pratique honorable et donc, de façon plus ciblée, puisse voir le port du foulard comme une pratique volontaire et honorable chez une partie des musulmanes. Quand une politicienne dont je tairai le nom traite cette pratique de «bondieuserie», elle trahit quelque chose de son «fondamentalisme laïque», voire d’une forme de radicalisme (sans doute se réclamerait-elle, dans le meilleur des cas, de radicalité), mais elle ne dit rien de pertinent sur le port du foulard lui-même. Même si l’on se penche sur la partie, existante, des musulmanes qui sont forcées de le porter par leur père et/ou leur mari, il faudrait considérer que leur «soumission» leur permet de sortir de chez elle, par exemple pour faire des études, ou simplement exercer un métier, donc se frotter au monde extérieur, s’ouvrir l’esprit, etc. Les exclure d’une activité quelconque pour cause de foulard, ne serait-ce pas faire le jeu de leurs oppresseurs supposés?

  

Le rationalisme

  

Mais déplaçons le focus des musulmans vers les chrétiens, histoire de ne pas participer à la stigmatisation de certaines populations belges. Ils peuvent sembler mieux intégrés que les musulmans, mais est-ce le cas? Que faut-il comprendre, par exemple, quand le journaliste Jean-François Kahn affirme que le christianisme est une secte qui a réussi? Et n’y a-t-il pas lieu de s’inquiéter quand des sociologues relaient ce propos quitte à l’attribuer, dans un total oubli de vérification de leurs sources, au grand sociologue Max Weber? Alors qu’en fait, c’est une déformation d’un propos du philosophe et historien Ernest Renan qui se demandait si Jésus n’était pas un Essénien et utilisait le mot «secte» dans son sens le plus ancien désignant un sous-groupe religieux faisant schisme avec le groupe-mère. Ces détails peuvent sembler relever de cet étalage de culture qu’on compare finement à l’étalage de confiture, mais pour citer un autre proverbe inventé par Nietzsche, «le diable est dans les détails».

  

De façon très générale, vivre sa religion assez librement pour que cela se voie (si cela ne se voit pas, c’est qu’on se cache) n’est pas facile. Répétons-le, je suis agnostique, mais j’admire les croyants qui assument pleinement leurs croyances. Et noterai ceci: autant toutes les personnes que je connais qui sont engagées dans une démarche authentiquement religieuse admettent qu’on soit athée ou agnostique, autant la plupart des athées se montrent intolérants. Combien, par exemple, affirment que «la religion, ce n’est pas rationnel»? Mais le scientisme l’est-il? Croire en la science est-il rationnel, sachant que pour les scientifiques, la science n’est pas quelque chose en quoi l’on croit, mais une discipline incluant de suspendre toute croyance: rien n’est prouvé de façon définitive, on ne peut prouver quoi que ce soit «qu’en attendant la preuve du contraire». Et on peut citer un grand nombre de grands scientifiques qui croyaient en Dieu

  

Je n’en reprendrai qu’un, à cause d’une anecdote le concernant. Il s’agit de Louis Pasteur (1822-1895), inventeur des vaccins, qu’on considère souvent comme le fondateur de la médecine moderne, qui affirmait: «Un peu de science vous éloigne de Dieu. Beaucoup vous y ramène».  Un jour, un jeune universitaire entre dans un train, y voit un vieillard qui égrène son chapelet. Trouve que son temps serait mieux employé à apprendre et à s’instruire. Lui dit. Lui propose même de lui envoyer des livres. Le vieillard accepte. Lui remet sa carte de visite. Il n’y avait qu’une ligne: «Louis Pasteur, Institut de Recherches Scientifiques, Paris».  Ce qui m’intéresse dans cette anecdote n’est pas qu’un grand chercheur comme Pasteur ait été croyant, mais le positionnement du jeune universitaire, qui n’imagine pas qu’un croyant puisse aussi être un scientifique et, dans le cas considéré, un scientifique à la cheville duquel il n’a aucune chance de se hausser.

  

Après quoi, qu’un grand nombre de grands chercheurs aient cru en Dieu ne prouve en rien l’existence de ce dernier. De ce qui précède, j’aimerais qu’on retienne que religion et athéisme relèvent pareillement de la croyance, que la croyance peut se muer en conviction, et que quand cette dernière se prétend savoir, on peut parler de radicalisme. Anne Fournier, connue pour avoir été un des piliers de la MIVILUDES, se plaisait à répéter que «si le religieux croit, le sectaire sait».

  

En guide de conclusion

  

Répétons-le, mon propos n’est pas plus anti-laïque qu’anti-religieux. J’ajoute que j’ai horreur des polémiques, dont Albert Camus disait:

  

Il n'y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd'hui par la polémique. Le XXe siècle est le siècle de la polémique et de l'insulte [...]. Des milliers de voix jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations.

Albert Camus, Actuelles I. Chroniques 1948-1953, Gallimard, 1948, p. 258

   

Au total, j’aurai seulement essayé de montrer que la meilleure prévention des polarisations et des radicalisations commence par une lutte interne, sachant que nul n’est à l’abri de la radicalisation. Il en est, bien sûr, des formes plus bénignes que d’autres, et il existe de nombreux degrés entre l’intolérance et le terrorisme, mais la violence revêt des visages multiples: si celle du terrorisme est incontestable, celle de la stigmatisation, par exemple, est plus insidieuse mais cause de grands dégâts. 

   

J’explique, dans mon article sur le traumatisme, qu’à côté du traumatisme de type I, que je qualifie de traumatisme par coupure parce qu’il fait suite à un événement soudain et inattendu (une explosion, une fusillade, etc.), il en existe d’autres plus difficiles à identifier alors que leurs effets psychiques sont tout aussi lourds. La disqualification d’une partie de la population par une autre partie de cette population pourrait aisément rentrer dans le traumatisme de type II, que je qualifie de traumatisme par usure parce qu’il fait suite à un événement répétitif et attendu avec angoisse.

  

Essayons, tous autant que nous sommes, religieux ou athées, de gauche ou de droite, de n’être ni victimes, ni bourreaux.

  

© Jean-Claude Maes, le 6 août 2021