Les tuteurs de résilience

   

Le concept de résilience a été critiqué, entre autres par le psychanalyste Serge Tisseron qui n’y voit pas une guérison du traumatisme mais un ensemble structuré de défenses qui, comme toutes les défenses, peuvent devenir un problème en soi. En fait, les défenses ne deviennent un problème que quand elles sont rigides, ce qui est le cas quand la victime d’un traumatisme s’enferme dans une identité de victime. Elle traite alors tout ce qui lui arrive de désagréable (par exemple, un conflit même mineur avec un proche) comme si on l’attaquait, et réagit en conséquence, suivant ses stratégies habituelles, qui peuvent être la contre-attaque ou la fuite, la plainte ou la rumination, etc.

 

Pour répondre à cette critique, je dirais que la notion de tuteur de résilience est presque plus intéressante que le concept de résilience proprement dit : en effet, le tuteur aide à grandir mais est appelé à disparaître. Par rapport au traumatisme, il ne s’agit pas d’une « prothèse » mais d’une « orthèse ». Après quoi, les théories les plus « classiques » de la résilience ne semblent pas envisager qu’il puisse s’agir d’autre chose qu’une personne. En sémiotique, on dirait que le tuteur est un adjuvant, or un adjuvant peut être une personne mais aussi une chose, un événement, un concept, un lieu, un peu n’importe quoi qui permette au sujet d’atteindre ses objectifs. Par exemple, j’ai recueilli un grand nombre de témoignages montrant le rôle des livres, de la lecture. On parle également très fréquemment, en victimologie, du rôle d’une procédure judiciaire, de la justice. Dans un cas comme dans l’autre, il ne peut s’agir que d’une étape, il ne faut pas que cela devienne un cul de sac, voire une prison.

  

J’aimerais m’attarder sur le deuxième exemple, en exposant les résultats d’une petite recherche à laquelle m’a forcé l’étude des radicalismes, et plus précisément des possibilités de réinsertion suite à une sanction pénale. En comparant ce qui se passe en justice à ce qui se passe dans les familles et dans les cultures primitives, j’en suis venu à identifier quatre catégories de sanctions qui doivent, idéalement, se déployer dans un certain ordre.

  

La réparation

  

Qu’on commette une infraction au droit commun, aux règles de la famille ou à celles d’une communauté, la première sanction à l’égard du contrevenant devrait être de lui imposer de réparer les dommages causés par son infraction à la victime ainsi qu’à la société et/ou au groupe de référence. Je précise – et ce point me paraît capital – que l’action imposée au contrevenant doit également être réparatrice pour elle-même, lui permettre de retrouver sa place dans la société et/ou le groupe de référence.

  

En pratique, on observe que peu de délinquants sont enclins à réparer, mais on pourrait ajouter à cette observation que les rares mesures réparatrices proposées par la justice s’inquiètent beaucoup de la société, presque pas de la victime et pas du tout de l’auteur (je pense par exemple aux travaux d’intérêt public). Idem dans les familles, dans lesquelles les parents imaginent rarement d’imposer à leurs enfants de réparer leurs « bêtises ». Peut-être parce que cela exigerait d’eux un temps plus ou moins d’encadrement de la mesure.

  

L’exclusion

 

Quand aucune réparation n’est possible, ou que le contrevenant s’y refuse, la solution a dû être, dans les cultures primitives, d’exclure le contrevenant qui, après son départ, seul ou accompagné d’autres membres de la communauté, avait trois possibilités : vivre seul (ou en petit groupe), rejoindre une autre communauté, ou en fonder une nouvelle. À en croire René Girard, beaucoup de communautés se sont fondées sur une transgression.

  

Il existe encore des mesures d’exclusion en Occident contemporain, telles que l’exil politique ou l’excommunication religieuse, mais sans doute l’esprit de telles mesures a-t-il un peu changé, en même temps que la taille des communautés augmentait et qu’apparaissaient les sociétés. Il en existe également en droit familial (par exemple l’exclusion du domicile conjugal pour les hommes violents) et dans l’éducation des enfants (exils très provisoires dans le cadre familial, renvois plus ou moins longs dans le cadre scolaire, définitifs dans les cas les plus graves). Là aussi l’esprit a pu un peu changer, néanmoins l’idée reste que le contrevenant recrée sa vie ailleurs, si possible en ne répétant pas les mêmes erreurs.

 

À côté des exclusions spatiales supposant un dedans et un dehors, existent des exclusions qu’on pourrait qualifier de morales. Quand on humilie quelqu’un, quand on lui fait honte, on peut l’amener à s’autoexclure. Et même s’il n’en arrive pas là, il vit quand même un isolement qui faute de le pousser dehors, relève quand même bien de l’exclusion, une exclusion à l’intérieur pourrait-on dire. Voyons quelques exemples. Premièrement l’ostracisme : cette pratique consiste à ne plus adresser la parole à quelqu’un et à refuser de l’écouter quand il s’exprime. Elle date de la Grèce antique, mais elle se pratique encore, par exemple dans certaines familles. Deuxièmement l’esclavage : privation définitive de liberté, il sanctionnait certaines infractions telles que, dans l’empire romain, le surendettement. J’aimerais croire que cela n’existe plus nulle part, mais cela n’a rien de certain. Troisièmement la prison : privation provisoire de liberté, elle ne vous exclut pas à proprement de la société, mais bien de vos activités et relations. Il en existe beaucoup d’équivalents dans l’éducation des enfants, tels que la mise au coin.

 

La punition

 

Nous sommes ainsi passés progressivement à une troisième catégorie de sanctions qu’il me semble pouvoir qualifier de punition, et résumer par un principe : si la victime de l’infraction a subi une perte, l’auteur de l’infraction doit également en subir une. C’est peu ou prou la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent. Les exemples sont innombrables : amendes, privations diverses, châtiments corporels, travaux forcés. Point important, la punition est un CDD : quand le contrevenant a « purgé sa peine », « l’affaire est close ». À nouveau, il existe beaucoup d’équivalents dans l’éducation des enfants : système de points (bons et mauvais), privations de dessert ou de télévision, fessées, recopiages, etc. Notons en passant que la punition peut inclure une dimension de réparation. Par exemple, quand les travaux forcés sont d’intérêt public. Ou encore quand un recopiage soutient l’étude. Etc.

 

Il existe une catégorie de punition, heureusement en voie de disparition dans la plupart des cultures, qui occupe une place à part : on l’appelle souvent la flétrissure. Il s’agit d’un châtiment corporel qui marque le corps de façon durable et visible. Par exemple, couper la main d’un voleur. Ou encore, imprimer sur la peau une marque d’infamie, comme la célèbre fleur de lys marquée au fer rouge sur l’épaule droite des femmes de mauvaise vie, etc. Ce n’est plus tout-à-fait un CDD dans la mesure où, dans ce cas de figure, la punition est brève, mais l’exclusion définitive. Notons en passant que les esclaves aussi étaient marqués au fer rouge.

 

L’expiation

 

Une quatrième catégorie de sanction est à la punition ce que le CDI est au CDD : on ne sait pas quand cela se termine. Je l’ai qualifiée d’expiation par emprunt au vocabulaire religieux. Le principe est que le pardon est possible, mais que le contrevenant ignore quand il surviendra, ni même s’il surviendra un jour. On l’observe couramment dans la vie conjugale et familiale, avec une nette connotation de vengeance.

 

J’aimerais souligner, en conclusion de cet article, qu’il y a quelque chose de cela dans le casier judiciaire : on doit purger sa peine puis laisser passer un certain temps avant d’introduire une requête qui sera acceptée ou rejetée par un juge suivant des critères assez mal définis (pour ce que j’en comprends). Je ne prétends pas que le principe du casier judiciaire soit mauvais (par exemple quand il empêche un pédophile d’accéder au métier d’enseignant), mais je constate régulièrement, entre autres dans le cadre de PREFER asbl, qu’il réduit considérablement les possibilités de réparation et/ou de réinsertion. Sans forcément le supprimer, peut-être faudrait-il le repenser, sachant que nous vivons dans une société moins réparatrice que punitive voire expiatoire ? En l’attente, il faut « faire avec », et c’est certainement moins difficile quand on en est conscient…

  

© Jean-Claude Maes, le 27 août 2020

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