Radicalisation et double bind

   

Grégory Bateson, anthropologue qui a joué un rôle capital dans les fondations de la thérapie familiale systémique, a proposé de rendre compte de certaines interactions psychopathologiques en termes de double bind (1972, p. 14-24), concept qu’on traduit parfois par «double lien», parfois par «double contrainte». De quoi s’agit-il? D’une catégorie de lien s’organisant sur trois injonctions:

  

  1. Une injonction exprimant une attente relationnelle récurrente.

  

  1. Une deuxième injonction qui contredit la première. La première et la deuxième injonction ne s’expriment pas forcément au même niveau logique: par exemple, la première peut s’exprimer verbalement, de façon tout à fait explicite, et la deuxième de façon non verbale.

  

  1. Une troisième injonction viendrait interdire toute dénonciation de la contradiction. En pratique, il s’agit le plus souvent d’une injonction moins que d’une ambiance. C’est ce qu’exprime un concept psychanalytique proche, celui de «ligature» :«le lien libidinal est remplacé par la ligature, et le désir par la contrainte […] un trait qui s’impose dès maintenant à notre regard: c’est celui de l’amalgame. L’objet reçoit sur la tête, non pas même condensées, mais complètement amalgamées, des représentations et des fonctions normalement distinctes» (Racamier, 1995, p. 78).

 

Double bind et ligatures sont supposés expliquer l’apparition de schizophrènes au sein des familles. Personnellement, je ne suis pas sûr qu’il existe des double bind dans toutes les familles où se développe une schizophrénie, ni inversement que tous les schizophrènes aient subi des double bind. Il reste que ce type de lien existe dans certains groupes et y fait des dégâts aux niveaux à la fois individuel, interpersonnel et groupal.

  

Voyons ce qu’il en est dans les groupes radicalistes. On peut dire, paraphrasant Paul-Claude Racamier s'exprimant sur les familles incestueuses et «incestuelles», que la recrue «reçoit sur la tête, non pas même condensées, mais complètement amalgamées, des représentations et des fonctions normalement distinctes». C’est le résultat inévitable d’un fonctionnement binaire, fortement dichotomisé où l’autre dans le groupe de référence n’est pas un «semblable» mais un «même», et où l’autre à l’extérieur du groupe est forcément un «étrange étranger». Nous en proposerons deux illustrations.

  

Premièrement, le sociologue Farhad Khosrokhavar, dans son célèbre «Radicalisation», note la difficulté que pose aux «Blancs» comme aux «Arabes» la catégorie des «Petits Blancs» ou «Blancs merdeux» (2014, p. 95-102), plus pauvres et moins bien intégrés que les immigrés d’origine musulmane et pourtant indéniablement autochtones. Mais il en faut plus pour perturber un extrémiste, ceci quel que soit son bord, et le «Petit Blanc» est rejeté par les deux pôles, ce qui est tout à fait susceptible, d’après Khosrokhavar, de le pousser à la radicalisation, indifféremment dans le sens de l’islamisme ou dans celui de l’extrême-droite.

  

Deuxièmement, il est piquant de constater que pour un «djihadiste», les autres musulmans ne sont pas considérés comme de «mauvais musulmans» mais comme des «mécréants»! On peut faire des observations analogues dans tous les groupes radicalistes, que leur discours soit religieux, politique, économique, peu importe. Comme l’avait très bien compris Racamier, l’opération d’amalgame est appliquée pareillement aux autres du groupe, un «Nous» constitués de «mêmes» («Nous nous comprenons car nous pensons la même chose, nous désirons la même chose»), qu’aux autres extérieurs au groupe, un «Eux» également constitués de «mêmes» («Ce sont bien tous les mêmes»). Nous renverrons, ici, au concept de polarisation.

  

Mais revenons au double bind. Il ne fait aucun doute pour nous qu’il prolifère dans les groupes radicalistes quelles que soient les croyances affichées. J’aimerais terminer cet article en tirant de cette observation quelques conséquences en termes de prévention.

  

Prévention primaire: le concept de double bind nous ramène à la question de la polarisation, contre laquelle il faudrait penser à lutter. Le problème n’étant pas qu’il existe des extrémismes mais, à en croire Bart Brandsma (2017), qu’on leur donne trop la parole.

  

Prévention secondaire: dénoncer les contradictions des radicalistes contrevient à la troisième injonction du double bind, et serait donc, en termes de prévention, contre-productif, ne servirait qu’à provoquer une levée de boucliers, à actualiser les défenses.

  

Prévention tertiaire: le double bind est un lien – ou plus exactement une ligature – donc un vecteur d’attachement qui se prolonge bien au-delà de la rupture des relations. A priori, le remède est ce que Lynn Hoffman appelle un simple bind (1981), c’est-à-dire une contradiction qui laisse une place à la créativité, voire même l’encourage. Or, la violence carcérale décourage tout lien. On lira utilement, à ce sujet, l’excellent «Violence et prisons» de Dominique Lhuillier (2006).

  

Prévention quaternaire: qu’il s’agisse d’individus «déradicalisés» ou de familles «concernées», un important travail de deuil va devoir se mettre en place. Or, l’ambiance accompagnant une ligature va de pair avec une règle du silence, une forme d’omerta, qui se traduit concrètement par une grande difficulté des usagers potentiels à se confier aux intervenants professionnels. Dans le cas des radicalismes musulmans, un tel effet pourrait être accentué par la stigmatisation dont sont victimes les populations immigrées.

  

© Jean-Claude Maes, le 8 avril 2020

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