La «perversion narcissique»

  

Nous avons mis le terme aujourd’hui consacré de «perversion narcissique» entre guillemets parce que de l’aveu même de ses promoteurs, par exemple Alberto Eiguer, il s’agit d’une catégorie transversale ou, si l’on préfère, un diagnostic relationnel: c’est dans ce sens que va d’ailleurs Paul-Claude Racamier, créateur du concept.

  

La perversion narcissique [est] une organisation durable caractérisée par la capacité à se mettre à l'abri des conflits internes, et en particulier du deuil, en se faisant valoir au détriment d'un objet manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir.

Racamier, Cortège conceptuel, 1993, p. 59

  

La notion de manipulation invoquée dans cet extrait doit être bien comprise: ce n’est pas en soi le fait de manipuler l’autre qui est dénoncé, mais le fait de réduire cet autre à «un ustensile et un faire-valoir».

  

Le mouvement pervers narcissique se définit essentiellement comme une façon organisée de se défendre de toute douleur et contradiction internes et de les expulser pour les faire couver ailleurs, tout en se survalorisant, tout cela aux dépens d’autrui et, pour finir, non seulement sans peine, mais avec jouissance.

Racamier, « Pensée perverse et décervelage », 1992, p. 139

  

La perversion narcissique serait donc un «mouvement», par lequel un individu narcissique certes, mais pas forcément pervers au sens structurel du terme, fait quelque chose qui nuit à l’autre et en tire jouissance. Dans ces deux extraits et dans d’autres, il n’est jamais réellement question de ce que cet individu est, mais de ce qu’il fait.

  

Il nous arrive également de parler de «sectes à deux». Par cette appellation, nous désignons toute dérive de l’emprise au sein de configurations duelles telles que le couple, le lien amical, le coatching, etc. Parler de «sectes» n’est pas toujours pertinent, mais évoque de façon quasi visuelle les relations entre un acteur jouant le rôle d’un «gourou» et un autre jouant le rôle d’un «adepte», unique dans les cas considérés. Après quoi, si on définit la secte comme un «groupe dans lequel l’emprise abusive est institutionnalisée» (Maes, 2010), il apparaît très vite qu’un groupe signifie au moins trois acteurs, une secte au moins deux adeptes… Même si l’on considère par ailleurs, comme nous le proposons en amont de cette sous-page, que l’emprise se déploie toujours forcément dans un système. Une autre raison de critiquer l’appellation de «secte à deux» est développée dans la sous-page «Cartographie des djihadismes»: les dérives sectaires ne constituent pas la seule catégorie possible de dérives de l’emprise. Et pourtant, quand nous parlons de «sectes à deux», notre interlocuteur sent généralement fort bien, intuitivement, de quoi nous parlons.

   

Parmi les différentes façons de comprendre ces situations, nous développerons ici celle qui oppose le lien (Maes, 2014) et le clivage (Maes, 2015).

  

Le lien, répétons-le, est cette chose mal définie faisant que deux personnes sont attachées l'une à l'autre. Un premier degré de dérive de l'emprise intervient quand cet attachement est à sens unique. Cette situation nécessite un clivage.

  

Le clivage, d'après Paul-Claude Racamier (1995) sépare la part de soi qui sait la vérité (par exemple la vérité factuelle, ou celle du ressenti, le sien et/ou celui de l'autre, etc.) de la part de soi qui l'ignore. Il y a deux façons au moins de catégoriser les clivages, en fonction de leur profondeur ou en fonction de leur objet.

  

Gérard Bayle (2012) différencie le clivage structurel et le clivage fonctionnel. Le premier organise la personnalité de certains sujets tels que le pervers, le gourou, etc. Le deuxième permet à tout un chacun de fonctionner dans des moments où les circonstances sont contraires, par exemple face à un événement traumatique. Jacques Roisin (2010) parle de clivages de survie.

  

Du point de vue du pervers ou du gourou, qui est aussi celui du recruteur radicaliste, il n'y a pas de vérité relative mais une Vérité avec un grand «V», comme Victoire pourrait-on dire, une Vérité qu'il «sait» mais que tout le monde n’accepte pas. S’il ment, ce n’est pas qu’il soit menteur mais parce qu’il est en butte à l’incompréhension du monde. Quoi qu’il arrive, c’est lui la victime. Il y a dans cette «conviction» quelque chose de largement délirant dont on peut effectivement dire qu’elle ignore la vérité, mais que la part du pervers ou du gourou qui ment sciemment pour parer à l’incompréhension du monde, elle, sait la vérité. On a d’ailleurs pu qualifier cette part de «roublarde». Confronté à ce clivage, le conjoint vit un paradoxe auquel il va consacrer beaucoup de temps et d’énergie dans le but de le résoudre. Son «gourou» lui fait ainsi vivre une véritable douche écossaise : par moment, c’est le nirvana, parce que le «gourou» renvoie à son conjoint une image de totale communion; puis, tout à coup, sans que rien l’annonce, le conjoint est un traître.

  

Une autre façon de rendre compte du clivage structurel du «gourou» consiste à concevoir qu’il est moins lié à son conjoint qu’à un fantasmer (sexuel, affectif, social, etc.) que le conjoint est sommé d’incarner.

  

Tout cela est usant pour le conjoint et génère un traumatisme de type 2 qui explique la formation d’un clivage fonctionnel. Les proches en témoignent en disant qu’il (ou elle) ne se ressemble plus, qu’on dirait un zombie, qu’il (ou elle) se comporte comme si on avait mis une autre âme dans son corps, etc.

  

Une autre catégorisation des clivages touche donc à l’objet auquel le clivage s’applique. Une façon de définir le clivage étant de noter qu’il s’appuie sur un déni du lien. Au niveau individuel (intrapsychique), c’est le lien entre deux objets internes qui est dénié, par exemple entre un souvenir et l’émotion qui devrait accompagner son évocation (le souvenir est toujours présent, il n’a pas été refoulé; l’émotion est toujours vive; mais le lien qui fait un tout de ces deux parties semble avoir disparu); au niveau interpersonnel, c’est le lien entre deux personnes (pour en donner un exemple simple, on observe chez les «gourous» une totale incapacité à se sentir en dette); au niveau groupal, on voit se former des factions, se mettre en place un état de guerre qui dénie toute communauté de destin ou simplement d’intérêt entre les deux factions; au niveau collectif, s’explique alors ce qu’on appelle la polarisation.

  

En même temps qu’un déni du lien, le clivage est un déni de l’ambivalence, des nuances, de la complexité. Un exemple banal: «Si tu n’es pas pour moi, tu es contre moi». Entre le pour et le contre, il y a (il devrait y avoir) de nombreux degrés avec, à mi-chemin, une zone d’indécision. La polarisation vide progressivement cette zone d’indécision au profit des deux extrêmes qui sont, dès lors, de plus en plus marqués, caricaturaux. En d’autres termes, la polarisation va de pair avec minimum deux radicalisations. Et réciproquement. C’est vrai dans la société, dans les organisations, dans les familles, dans les couples.

  

À certains égards, le couple rejoue ce que Vincent de Coorebyter, alors qu’il était directeur du CRISP, appelait le «clivage des partis» (2008): l’un des deux est conservateur (à droite), l’autre est progressiste (à gauche); en cas de polarisation du couple, le «conservateur» se radicalise et cette radicalisation prend la forme d’un repli identitaire (extrême-droite); le «progressiste», en miroir, se sent obligé, lui aussi, de se radicaliser, même s’il commence par s’y refuser, et sa radicalisation prend la forme d’une révolution (extrême-gauche).

  

Inversement, on pourrait estimer que le couple est un laboratoire de la démocratie (quand les choses s’y passent bien) ou du radicalisme (quand les relations se détériorent).

  

© Jean-Claude Maes, le 20 octobre 2019

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