Les traumatismes transgénérationnels

   

Il existe un certain consensus en psychologie pour estimer que les traumatismes, tels des nappes d’huile, étendent leur emprise sur plusieurs générations. En revanche, il existe plusieurs façons de l’expliquer. Nous utiliserons celle que nous suggère notre modèle d’intervention, qui différencie le lien et la relation.

  

Le lien est ce qui attache sans qu’on puisse décrire comment il s’y prend ; au contraire, la relation est ce qu’on peut décrire des interactions mais qui n’engage à rien, et peut s’appuyer sur un lien comme il peut se déployer en l’absence de tout lien. D’après le pédopsychiatre et psychanalyste Pierre Benghozi, le lien est un vecteur de transmission, alors que la relation est un vecteur de communication. Autrement dit, là où la communication, qui peut prendre une forme verbale, non-verbale ou écrite, mais toujours descriptible, n’engage à rien, la transmission, elle, engage son destinataire dans une forme de destin, ceci de façon d’autant plus insidieuse qu’elle échappe à toute tentative de description.

  

À bien des égards, la transmission ne tient pas dans ce qu’on dit, mais dans ce qu’on ne dit pas, ce qui «passe» en creux. Nous pourrions comparer la communication à de l’encre posée sur du papier et la transmission à une gravure. Là où la communication laisse une trace, la transmission laisse une empreinte.

  

Bien des auteurs ont invoqué, en la matière, le rôle du secret. On pourrait également invoquer le mensonge. Après quoi, il y a de bons et de mauvais secrets, de bons et de mauvais mensonges. Nous citerons, une fois de plus, Paul-Claude Racamier dans «L’inceste et l’incestuel». Sur le secret: «À l’inverse des secrets qui aident à fantasmer, voici ceux qui barrent la route au fantasme; de ceux qui donnent à penser, ceux qui empêchent de penser […]; de ceux qui relient, ceux qui tranchent les liens […]. À l'inverse des secrets libidinaux, que l'on peut dire ouverts, les secrets antilibidinaux sont fondamentalement obturateurs: machines à non-dit comme à non-pensée, ils rompent ce fil auquel nous tenons par-dessus tout, qui est celui des origines. De nos origines» (1995, p.152). Sur le mensonge: «les vrais secrets ne détiennent pas forcement la vérité, mais ils sont à sa recherche. Ils témoignent d'un travail de la psyché. [Ils] marquent les limites d’un territoire privé […]. Par eux une intimité se préserve qui n’est pas l’ennemie de celle d’autrui […]. Freud avait souligné que le premier mensonge est une date marquante dans le développement de l’enfant: car ce mensonge réussi lui prouve qu’il est bien chez lui quand il est dans son esprit» (ibidem, p.151).

  

On trouve un assez bel exemple de traumatisme transgénérationnel dans «Ne m’abandonne pas», un film de Xavier Durringer (2015). Chama, jeune femme radicalisée, confronte sa mère aux traumatismes vécus par le père de cette dernière:

  

Chama – T’as oublié papy, pas moi.

Mère – Qu’est-ce que ton grand-père vient faire là-dedans?

C – Un crouille, un bougnoul, c’est ça que les Français disait quand il a débarqué ici, hein? Alors qu’il était médecin. Que c’était l’homme le plus cultivé du monde.

M – Ma puce, tu confonds tout. Ton grand-père, il demandait l’asile. Et c’était compliqué. Et sans l’aide de la France, il aurait sûrement été assassiné.

C – Mais il a été assassiné! Par les humiliations qui l’ont rendu malade. Et toi? Toi, t’as fait médecine pour le venger, c’est ça? Mais t’as oublié. T’as vendu ton âme.

M – Alors, on fait quoi, hein? On prend les armes et on tue tout le monde?

C – J’me tire. Moi, j’me tire. Vous pouvez tous crever ici, là, étouffés par vos péchés!

 

La mère a raison, bien sûr, le réel est complexe et le grand-père a été à la fois sauvé et «assassiné» par la France, ou plus exactement sauvé par l’État français et certains Français, «assassiné» par d’autres Français. Néanmoins, Chama, en dépit de la vision binaire qui est devenue la sienne, n’a pas tort: sa mère a «oublié», «vendu son âme». Pour de bonnes raisons d’ailleurs, parce qu’il lui fallait vivre, aimer, avoir une enfant et l’assumer, faire son métier de médecin, s’intégrer. On voit ici que le traumatisme qu’elle a essayé de mettre dehors par la porte est revenu par la fenêtre, en prenant la forme d'un symptôme porté par sa fille pour le reste de la famille.

  

Il n’est pas rare du tout qu’un traumatisme saute une génération, qu’il soit couvert par une chape de silence à la première génération, par un mensonge à la deuxième génération, et réémerge brutalement à la troisième génération sous la forme d’un symptôme qui ne peut s’expliquer et se dénouer que si on le met en perspective. La troisième génération est porteuse de quelque chose qui ne lui appartient pas et qu’elle essaie pourtant de réparer parce qu’elle en porte l’empreinte, parce qu’elle en subit l’emprise.

  

Quand Chama se sera déradicalisée, il faudra revenir sur cette histoire familiale, se demander ce que la jeune fille et sa mère pourraient faire pour réparer ce qui peut l’être, afin que Chama reprenne le cours de sa vie, fasse des études, aime, aie des enfants peut-être, une vie sûrement. Il lui faudra se souvenir, faire un travail de mémoire, donner un sens à son histoire.

  

© Jean-Claude Maes, 18 octobre 2020

  

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