Culpabilité, responsabilité et honte

   

La culpabilité, la responsabilité et la honte ont des statuts psychiques fort différents, nécessitant des tuteurs de résilience distincts.

  

La culpabilité

  

Commençons par la culpabilité. On tend à confondre statut et sentiment de culpabilité: on peut être coupable et ne pas se sentir coupable de ce qu’on fait, comme on peut se sentir coupable d’un acte qu’on n’a pas commis et/ou dont on n’a aucune raison de se sentir coupable parce que ce n’est pas une transgression. Ces deux extrêmes correspondent à deux personnalités. L’une, narcissique, ne se sent jamais coupable de rien, au contraire se sent toujours victime, et s’entend de ce fait à culpabiliser l’autre, c’est-à-dire l’amener à se sentir coupable de tout ce qui se passe de difficile dans la relation. L’autre, souvent névrosée, se sent facilement coupable de ce qui lui arrive de traumatisant et tend à ne pas identifier en quoi elle est victime; le combat est inégal.

  

Ce que j’ai dit de la culpabilité vaut évidemment pour la victimisation: on peut être victime et ne pas se sentir victime de ce qu’on a subi, comme on peut se sentir victime d’un acte qui n’est transgressif et/ou violent que dans l’imagination du plaignant. Une ambiguïté supplémentaire vient du fait que le statut de victime est double: au niveau juridique, est victime celui ou celle à qui l’infraction cause préjudice; au niveau psychique, celui ou celle qu’une violence fait décompenser et qui développe des symptômes plus ou moins marqués, qualifiés de post-traumatiques. 

  

Un des aspects de cette question est la difficulté, même pour les intervenants, de concevoir que l'auteur d'un acte violent peut être traumatisé par cet acte. Parfois, une violence physique est la réponse (inadéquate mais explicable) à une violence morale. Dans d'autres cas, la violence morale est plus imaginée par l'auteur de la violence physique que réelle, il peut même s'agir d'un passage à l'acte inexplicable, mais fondamentalement, il est rare que l'auteur de l'acte s'y reconnaisse: il EST comme étranger à ce qu'il FAIT. Dans la psychose, par exemple, la violence peut être ordonnée par «une voix», et par rapport à celle-ci, l'auteur de l'éventuel passage à l'acte violent est, selon l'expression du psychanalyste Jacques Lacan, «une chose». Dans des cas moins psychopathologiques, l'auteur de l'acte violent peut avoir été manipulé: là aussi c'est «une chose», et plus précisément une marionnette. Dans tous les cas de figure, sauf peut-être ceux des psychopathes et des pervers, le coupable au sens judiciaire, est le plus souvent victime au niveau psychique. On me rétorquera que cela ne change rien pour les victimes au sens judiciaire, mais c'est crucial pour tous les intervenants investis dans la prévention.

  

La responsabilité

  

Passons à la responsabilité, dont on dit qu’elle va de pair avec l’autorité et inversement. Tout système de règles est un ensemble structuré d’obligations et d’interdictions (Maes, 2017). À mon sens, la responsabilité porte sur les obligations (ce qu’on doit faire), que l’on assume ou évite. Par exemple, les parents ont un certain nombre d’obligations à l’égard de leurs enfants, qui justifient l’autorité parentale et, inversement, le maintien de cette autorité dépend de leur responsabilité, elle peut leur être retirée en cas de négligence grave. La culpabilité, elle, porterait sur les interdictions (ce qu’il ne faut pas faire), que l’on respecte ou transgresse. Apparaît, ici, dans le cas des parents, la notion de maltraitance.

  

Les deux notions peuvent se rencontrer. Au tribunal, par exemple, si vous êtes condamné pour une infraction, il sera parfois question de votre responsabilité civile : en tant qu’auteur de l’infraction (coupable), vous contractez des obligations à l’égard de la victime, vous devez réparer. C’est là-dessus que jouent les personnalités narcissiques: elles vous culpabilisent, vous amènent à vous sentir coupable vis-à-vis d’elles dans le but (conscient ou non, peu importe) de vous mettre en dette, de vous donner le sentiment que vous avez une dette à leur égard.

  

Un autre exemple de rencontre des deux concepts, en creux, est la notion d’irresponsabilité, faisant que le criminel, au lieu d’aller en prison, sera placé en défense sociale. La nuance est intéressante, car cette commutation ne signifie pas que le criminel ne soit plus coupable: il est à la fois coupable et irresponsable. Il devra donc, suivant la formule consacrée, «payer pour son crime», mais la sanction sera d’une autre nature. Pas forcément plus favorable, d'ailleurs, car au lieu de connaître l’échéance de son emprisonnement, il repassera régulièrement devant une commission chargée d’évaluer son évolution psychologique pour prolonger l’internement ou prononcer une libération, à l’essai ou définitive.

  

Je développe plus longuement dans la troisième partie de notre article sur le Covid-19 la différence que je fais entre l’autorité et le pouvoir. J’en dirai dans ce cadre-ci, en deux mots, que si l’autorité est affaire d’institution et se reçoit (en même temps que la responsabilité), le pouvoir, par contre, est affaire de groupe et se prend. Si le statut de culpabilité et la responsabilité relèvent de l’institution, le sentiment de culpabilité et la honte se jouent dans le groupe.

  

La honte

  

La culpabilité et la responsabilité sont deux concepts opposés mais qui s’inscrivent sur un même axe, disons la Loi avec un grand «L» afin de signifier qu’il ne s’agit pas seulement de droit commun ou de règlement mais de toutes règles qui se formulent en obligations et/ou en interdictions: ce n’est pas le cas du bien et du mal, qui relèvent de la morale, c’est-à-dire d’une forme de savoir. La honte, quant à elle, se définit à un tout autre niveau logique, disons le Lien, à nouveau avec un grand «L» afin de signifier qu’il ne se joue pas seulement au niveau interpersonnel mais engage tous les aspects de la vie.

  

L'être humain est un animal grégaire, ce qui fait que ses liens à autrui occupent dans sa vie une place forcément centrale, non seulement dans son quotidien, mais dans ses possibilités d’adaptation. Or, la honte attaque les liens, exclut le sujet d’une ou plusieurs de ses appartenances. Le pédopsychiatre et psychanalyste Pierre Benghozi explique que si l'on désire isoler quelqu’un, provoquer son exclusion et/ou son auto-exclusion, on l’humilie, on lui fait honte.

  

Dans le cadre de ma réflexion sur l’inceste, il m’a semblé pouvoir identifier deux grandes catégories de sanctions négatives: punitions versus exclusions. On peut les documenter à bien des niveaux. Les peines criminelles: la peine de mort, abolie, les supplices, disparus, les «réclusions à temps» seraient des punitions, alors que les «flétrissures» (empreintes infamantes), disparues, les réclusions à perpétuité, les bannissements, les dégradations civiques seraient des exclusions. Les peines correctionnelles: les emprisonnements, les amendes et autres pénalités, les travaux d’intérêt général seraient des punitions, alors que les «interdictions» seraient des exclusions. Les peines de police: les amendes seraient des punitions, les interdictions de séjour seraient des exclusions. On peut transposer cette opposition au monde de l’école: la retenue, les «lignes» et les «pages», le «coin», les mauvais points, seraient des punitions, alors que le renvoi, le «bonnet d’âne», disparu (mais il existe des équivalents qui, pour être plus discrets, sont tout aussi efficaces), les disqualifications et autres moqueries seraient des exclusions. Dans la famille, les punitions se déclinent en privations (de dessert, de télévision, de sortie, etc.), corrections (fessées, gifles, tapes, etc.), alors que les exclusions jouent sur la peur de l’abandon. Je n’ai pas essayé d’être exhaustif.

  

J'ai pu, dans ma clinique de l’inceste à nouveau, arriver au constat interpellant que les victimes se trouvent exclues bien plus facilement que les coupables. En principe, ce n’est pas le fait des institutions mais celui des groupes. Si les institutions sont structurées par un corpus de règles explicites dont une caractéristique fondatrice est qu’elles sont même écrites, les groupes quant à eux, s’ils obéissent à des règles, sont moins bien structurés, leurs règles de fonctionnement sont implicites et peuvent varier au fil des interactions entre les membres du groupe. Les institutions dépendent moins des individus qui leur appartiennent au sens où quand ces derniers veulent faire évoluer les règles ils doivent passer par une série de procédures : même un dictateur ne peut ignorer complètement les règles. C’est ainsi que quand l’institution donne tort au coupable (parce qu'il a enfreint une règle), le groupe peut donner tort à la victime (parce qu’il la voudrait moins plaintive, voire non plaignante, sachant que la plainte donne du pouvoir).

  

Le deuil

  

Dans le cadre de l’étude des dérives de l’emprise, j'ai souvent eu l’occasion d’observer que les «fausses victimes» obtiennent plus facilement réparation pour les torts qu’elles imaginent avoir subi que les «vraies victimes» pour des torts dont on ne peut – ou plutôt ne devrait pas pouvoir – nier qu’ils sont réels – et parfois très lourds. Je pense qu’il faut y voir un effet du hiatus existant parfois entre l’institution et le groupe. Dans les tribunaux, par exemple, on observe que si l’institution judiciaire est supposée s’en tenir au jugement des faits pour lesquels il y a plainte, qualification et preuve, le groupe, incluant la victime et l’auteur présumés, les jurés aux assises, mais également les magistrats et les avocats, qui se connaissent ou apprennent à se connaître au fil d’un procès et, étant humains, éprouvent les uns vis-à-vis des autres des sympathies et des antipathies, le groupe au sens le plus large joue un rôle dans l’interprétation des faits, donc dans l’établissement de la culpabilité et le choix de la sanction et des éventuels dommages et intérêts. Dans d’autres institutions, le hiatus peut être beaucoup plus marqué que dans les tribunaux dans la mesure où les procédures de jugement y sont généralement moins réglementées et ritualisées, voire sont plus expéditives.

  

À travers ces quelques réflexions sur la culpabilité, la responsabilité et la honte, j’ai essayé de donner une première idée des enjeux complexes de la résilience, ou plus exactement du deuil. En effet, quand on est victime ou coupable d’une infraction, on peut en être tenu et/ou s’en sentir plus ou moins coupable, responsable ou honteux, et cela joue sur la possibilité de faire le deuil de ce qu’on a perdu dans l’affaire. Un exemple positif: si l’auteur d’une violence est déclaré coupable et qu’il prend ses responsabilités par rapport à la victime, une réparation est possible, qui n’efface pas les faits mais permet tant au coupable qu’à la victime de les dépasser, de se reconstruire et de retrouver une place dans sa communauté et/ou la société. Un exemple négatif: si la victime se sent coupable et honteuse des violences qu’elle a subies, aucune réparation n’est possible pour elle, le deuil est impossible et risque de la détruire toujours plus. On prétend qu’il en va de même pour le coupable, qui faute de se sentir coupable et/ou d’envisager une réparation, risque d’être pris au piège d’une forme ou l’autre d’expiation. J’emprunte cette notion aux religions, qui la décrivent comme la façon dont le péché peut être pardonné par Dieu: en l’absence de signe de Dieu et/ou de la victime manifestant qu’on a obtenu un quelconque pardon, punitions et exclusions risquent de se prolonger à l’infini. En d’autres termes: la réparation est un processus circonscrit dans le temps, l’expiation pas.

  

Certains individus étant peu doués pour la réparation ou même le plus élémentaire sentiment de culpabilité, la société joue un rôle prépondérant: il est crucial pour l'ordre public qu'elle mette en place ce qui permet la réparation tant pour les coupables que pour les victimes, et évite si possible ce qui relèverait de l’expiation qui, loin de prévenir la récidive, tend à l'induire, bien des criminologues l'ont observé.

  

© Jean-Claude Maes, le 21 mai 2020

  

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