Le harcèlement moral

  

Une première chose à comprendre en matière de harcèlement moral est qu’il ne se limite jamais à la relation de la personne harcelante et de la personne harcelée: il y a toujours un groupe autour d’elles, qui participe à la situation de façon plus ou moins active ou passive.

     

Du côté actif, il faut dénoncer un certain nombre de personnes qui, si elles n’ont pas pris l’initiative du harcèlement, s’en rendent complices. Leurs motivations sont diverses: jouissance dans la violence, antipathie vis-à-vis de la victime, peur de devenir la cible, participation à un mécanisme collectif de désignation du bouc émissaire, etc.

    

Du côté passif, nous relèverons surtout le rôle de «neutres», de toutes les personnes qui ne veulent pas prendre position et qu’on pourrait, à certains égards, accuser de non-assistance à personne en danger. Nous aimerions, ici, faire deux remarques préliminaires.

 

Première remarque : le harcèlement moral n’est pas un conflit

    

Le conflit est une relation égalitaire: «Je ne suis pas d’accord avec toi, je crois que j’ai raison, mais je reste capable de réaliser que j’ai tort»; le combat peut être âpre, mais il n’empêche pas un minimum de respect mutuel. Le harcèlement moral, par contre, est une relation fondamentalement inégalitaire: «Je ne crois pas, je sais que tu as tort et si tu ne veux pas le reconnaître, je te réduirai à l’impuissance, au besoin je t’éliminerai»; il n’y aura pas de combat, car il n’y a aucun respect, que du mépris, un mépris absolu.

    

C’est là qu’on peut parler de polarisation: il y a un «nous» et un «eux», le «eux» pouvant être extérieur au groupe (désignation d’un ennemi) ou intérieur (désignation d’un bouc émissaire). Dans le premier cas, il peut s’agir d’un groupe important, éventuellement démesuré (paranoïa), dans le second, il peut s’agit d’un individu isolé, l’isolement de cet individu faisant alors partie de la problématique. Souvent, le bouc émissaire est très investi dans l’objet social de l’institution (ou un de ses aspects) et le reste du groupe lui reproche, plus ou moins consciemment ou inconsciemment, d’en faire trop et/ou de porter un changement dont personne ne veut.

    

Deuxième remarque : la neutralité bienveillante peut s’avérer malfaisante

    

Souvent enfermés dans une règle de «neutralité bienveillante», les intervenants veulent bien faire, mais font mal, voire font du mal, par exemple en interprétant comme un conflit ce qui est pure violence. «Dans une relation qui dysfonctionne, c’est toujours 50/50», disent-il par exemple. Où ont-ils été chercher cela? Comment font-ils pour évaluer un pourcentage de responsabilité? Pour arriver au 50/50 postulé, ils pourraient en arriver à banaliser les violences perpétrées par la personne harcelante et dramatiser les «fautes» commises par la personne harcelée. Ce n’est pas une vue de l’esprit mais un constat clinique récurrent, parfois surréaliste.

 

Le suivi psychologique des situations de harcèlement, quel que soit leur contexte (entreprise, service, groupement politique ou religieux, groupe-classe, etc.), revêt toujours une dimension stratégique: comment la personne harcelée peut-elle se repositionner au sein de système harcelant pour échapper à la victimisation? Parfois, la seule solution est de quitter le système. Encore faut-il que cette fuite ne soit pas une autre forme de victimisation et qu’on puisse, à l’instar d’Henri Laborit (1976), en faire l’éloge. Dans le meilleur des cas, l’évolution de l’individu peut avoir une incidence forte sur celle de l’institution, voire de la société (c’est un des thèmes abordés par notre colloque 2019 en termes de «beau geste»). 

    

* * *

   

Pour bien comprendre les enjeux d’un harcèlement moral (ainsi, au fond, que de n’importe quelle autre dérive de l’emprise), il faut les envisager à quatre niveaux qui, dans le vécu, se distinguent peu les uns des autres, mais qu’il ne faut pas confondre si l’on veut avancer vers des solutions.

   

Premier niveau de lecture = individuel

 

Commençons par préciser que la personne harcelante est par définition coupable, la personne harcelée victime. Il n’empêche que chacune joue dans la situation quelque chose de sa problématique et de son histoire personnelle. Plus spécifiquement, les stratégies que la personne harcelée sera amenée à mettre en place pourraient se heurter à des blocages, qui devront donc être travaillés en consultation psychologique individuelle.

   

Le profil de la personne harcelante est à géométrie très variable, mais toujours narcissique: le paranoïaque trouve un coupable; le pervers trouve un souffre-douleur; l’hystérique, à en croire le psychanalyste Jacques Lacan, chercherait «un maître sur qui régner»; l’obsessionnel se contente probablement de se vautrer dans ses obsessions, mais cela donne de prodigieux «tyrans domestiques»; la composante narcissique, dans tous ces profils et dans d’autres, implique une centration sur soi et/ou sur ses symptômes, et un manque total d’empathie vis-à-vis d’autrui.

   

La personne harcelée, quant à elle, est généralement très investie dans son travail mais encline au doute sur elle-même et/ou sur la définition de son poste. Assez souvent, elle porte une demande de changement en corrélation directe avec son investissement. À certains égards, on pourrait estimer qu’elle n’est pas assez narcissique même si, dans l’absolu, c’est plutôt une qualité.

   

Deuxième niveau de lecture = interpersonnel

   

Nous mettrons l’accent, ici, sur un processus d’inversion qui recoupe la notion de perversion narcissique: soit la personne harcelante installe une relation (soi-disant) égalitaire dans un lien hiérarchique, soit elle initie une forme de hiérarchie au sein d’un lien qui devrait être égalitaire. La confusion engendrant la confusion, les glissements sont constants, et les tensions qui en résultent sont systématiquement attribuées à la personne harcelée, coupable universelle.

   

Un aspect de ces liens est leur côté huis-clos: à bien des égards, la violence est cachée, discrète voire secrète, si bien que les témoins, souvent, voient la victime sur-réagir à des comportements qu’on peut, éventuellement, trouver un peu agressifs, mais pas assez pour justifier la réponse qui leur est opposée. À la limite, c’est la victime qui peut passer pour violente. D’ailleurs, il n’est pas rare de voir un harceleur porter plainte pour… harcèlement. Moins caricaturalement et comme déjà dit, beaucoup de harcèlements sont perçus comme des « conflits ».

   

Troisième niveau de lecture = groupal

   

Au niveau groupal, il faut observer, avec Christophe Dejours (1998), l’existence d’autres acteurs qu’une personne harcelante et une personne harcelée, dans ce qui s’avère être un système harcelant. Il différencie alors le «leader» et ses «collaborateurs», ce qui est une allusion aux «collaborateurs» sous l'occupation allemande, pendant la Seconde Guerre mondiale.

   

À ces deux rôles, nous ajouterons les «neutres», qui ne se limitent bien entendu pas aux intervenants soucieux de «neutralité bienveillante», mais sont d’abord des collègues qui ne veulent pas prendre position et dont certains semblent, aux yeux de la victime, sinon complices, du moins indifférents. Et cette indifférence fait parfois plus de dégâts encore que la violence, dans la mesure où elle donne à la personne harcelée l’impression que le harcèlement fait partie de «l’ordre des choses».

   

Quatrième niveau de lecture = collectif

   

Le niveau collectif ne se confond pas avec le niveau groupal, n’obéit pas aux mêmes logiques, comme nous avons essayé de le montrer avec nos séminaires sur les grands récits. On lira, à ce sujet:

   

Force est de constater, à nouveau avec Christophe Dejours (1998), qu’un certain management, parfois dit «à l’américaine», prescrit le harcèlement moral comme méthode de «gestion des ressources humaines». Évidemment, ce n’est pas dit comme cela, mais c’est quand même assez explicite.

   

Au-delà de telles dérives, il faut aussi s’inquiéter de la façon dont la justice entend traiter les affaires de harcèlement: par la médiation, comme s’il s’agissait de conflits alors que, répétons-le, il s’agit de tout autre chose. Au risque du raccourci, on pourrait estimer que les juges renvoient les parties dos à dos pour ne pas avoir à juger ou, en d’autres termes, pour rester, eux aussi, «neutres». Il en découle bien souvent, pour la personne harcelée, une sur-victimisation, car ces pratiques lui donnent l’impression que tout le monde soutient la personne harcelante et/ou le système harcelant. Le pire étant que si elle s’en plaint, on risque de la prendre pour une folle, avis qu’elle n’est pas loin de partager, tant le monde se dérobe sous ses pieds.

   

* * *

   

Le suivi des personnes harcelées n’entre pas dans les missions de PREFER asbl, néanmoins, c’est une composante fréquente des situations de polarisation et de radicalisation.

  

Mécanismes de désignation et polarisation

  

Il faut évoquer, ici, le mécanisme de désignation: se désigner un ennemi, c’est attribuer la responsabilité d’une difficulté à un extérieur à soi, généralement «le plus à l’intérieur de ceux qui sont à l’extérieur» ; désigner un bouc émissaire, c’est attribuer cette responsabilité au «plus à l’extérieur de ceux qui sont à l’intérieur» (Maes, 2010). Ce mécanisme se joue de façon flagrante dans les totalitarismes, dans les intégrismes, dans les sectarismes, mais également dans des contextes plus confidentiels comme l’institution, voire plus intimes comme la famille.

   

Un cas particulier et qui nous intéresse au premier chef est celui du harcèlement entre enfants à l’école, qui est à la fois un reflet de la polarisation de la société des adultes et une pré-programmation de cette dernière. Sachant que les enfants sont presque par définition radicaux, puisque sans nuance. Précisions que ce n’est pas forcément une question de croyances, car même si les enfants «portent» les croyances de leurs parents, ces dernières n’occupent que rarement le premier plan dans les classes et les cours de récréation.

   

Un exemple: une institutrice, surprenant des élèves en train de se désigner eux-mêmes comme «Nous les Marocains», leur montre une carte du monde et leur demande où se trouve le Maroc. Ils l’ignorent. Et pour cause, ils n’y sont jamais allés, parce que leurs parents n’y sont pas retournés ou, en tout cas, n’ont pas jugé utile de les emmener avec eux.

   

Concernant l’islamisme, Marc Trévidic, juge d'instruction au tribunal de grande instance de Paris au pôle antiterrorisme, s’étonnait que la plupart des jeunes qu’il a rencontrés dans le cadre de sa charge ignoraient les cinq piliers de l’islam! Il va sans dire que ceux qui accusent l’islam de contenir les ferments du terrorisme n’en savent la plupart du temps pas plus long. Dans cet exemple et dans d’autres, il n’est que peu question de culture et de croyance, mais essentiellement de définir un «nous» par rapport à un «eux»: «Nous les Marocains, eux les Belges» ou «Nous les Belges, eux les Marocains», peu importe. À la cour de récréation, on joue aux cowboys et aux indiens, on ne joue pas encore aux Belges et aux Marocains, ni aux Aryens et aux Juifs. Espérons que cela vienne, car les jeux aident à grandir, les guerres à mourir.

   

Que faire?

   

Pour toutes ces raisons, nous proposons des suivis ciblés alliant supervision et formation, afin d’aider les enseignants et les éducateurs à gérer les situations de polarisation au sein de l’école, tant en maternelles qu’en primaires, en secondaires que dans l’enseignement supérieur, ou encore dans le cadre de formations alternatives destinées à réduire l’exclusion sociale.

   

À partir des attentats de Paris et de Bruxelles, le législateur belge s’est avisé de la nécessité de subsidier des projets de prévention de la polarisation et de la radicalisation mais a, de plus, eu l’intelligence de s’aviser que l’islamisme n’en est qu’un cas parmi beaucoup d’autres. Par ailleurs, il insiste pour que de tels projets comprennent une attention à l’égalité des chances. Last but not least, ils font partie d’un «Plan Global de Sécurité et de Prévention» proposant, dans le cas de la Région de Bruxelles-Capitale, dix thèmes prioritaires:

  1. Atteintes à l’intégrité de la personne

  2. Polarisation et radicalisation

  3. Drogues et assuétudes

  4. La traite et le trafic d’êtres humains

  5. Atteintes aux biens

  6. Mobilité et sécurité routière

  7. Environnement et incivilités

  8. Criminalité financière et cybercriminalité

  9. Criminalité organisée et trafic de biens frauduleux

  10. Gestion de crise et résilience

   

Il ne nous paraissait pas inutile de le rappeler.

   

Jean-Claude Maes, le 1er novembre 2019

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