Information, bruit, rumeur, propagande, complotisme: l'exemple du Covid-19

   

Le Covid-19 interpelle tout un chacun au niveau le plus personnel.

  

J'avais envie d’en dire quelque chose à partir de notre expertise particulière, qui n’est ni médicale, ni économique, peu politique et pas du tout politisée mais porte, c’est l’occasion de le réaffirmer, sur la prévention des polarisations et des radicalismes. Mon projet sera donc de poser les termes de la problématique dans sa complexité, là où beaucoup d’articles nous semblent donner dans l’opinion (par définition binaire) et alimenter les rumeurs. J’espère ne pas avoir eu les yeux plus grands que le ventre. Je compte sur les relectures de mes collègues pour me servir de garde-fou.

  

L’opinion, individuellement, consiste à opiner, c’est-à-dire à choisir, entre deux options, celle qui nous paraît la plus pertinente. C’est une démarche purement subjective, dirigée par des éléments d’histoire personnelle et aussi, peut-être, par des directions générales de vie, des croyances.

  

L’opinion publique pourrait se limiter à une statistique: quel pourcentage de la population opine-t-il dans un sens ou dans l’autre? Mais la psychologie sociale montre qu’il s’agit d’un phénomène plus complexe qu’une simple addition. Nous y voyons un processus qui s’est intensifié avec les médias de masse puis Internet, en réalité avec le développement des moyens de communication. Jadis, l’information circulait via les nomades, les voyageurs, les marchands, les comédiens, enfin des humains. Puis il y a eu la poste, le téléphone, la radio, etc. La presse transforme les informations, mais que dire d’Internet?

  

Les théoriciens de la communication nous enseignent que toute information s’accompagne d’une certaine quantité de bruit qui brouille sa réception. Plus il y a de bruit, plus l’information est difficile à déchiffrer. À partir d’un certain niveau de bruit, elle se perd. Mais nous n’en étions pas là: nous parlions de transformation. À bien des égards, l’opinion est un bruit qui accompagne la transmission de l’information et la déforme un peu plus à chaque transmission. Ne pourrait-on, d’ailleurs, définir la rumeur comme un bruit qui passe pour une information?

  

Revenons sur la notion d’information. On peut classifier les informations par types ou catégories. Ainsi, un fait n’est pas une interprétation. Par exemple, on a constaté une mutation du coronavirus et enregistré un certain nombre de morts que cette mutation a causé en Chine, cela relève du fait et même du fait objectif. Restait à l’interpréter: le nombre de morts enregistré était-il significativement élevé par rapport à celui que causent chaque hiver la grippe et ses mutations? Ou les accidents de voiture? Ou la malaria en Afrique? Y avait-il d’autres facteurs à prendre en compte, tels que la densité de la population, son état de santé ou sa moyenne d’âge, la qualité de la médecine de proximité et de la médecine hospitalière, ou même le fonctionnement politique? La question sous-jacente, pour les Occidentaux, était: avions-nous des raisons de nous inquiéter? Y avait-il un risque de pandémie?

  

Nous soulignerons, à ce stade de notre exemple (risqué dans la mesure où il est d’une actualité brûlante), deux points. Premièrement, les scientifiques étaient plutôt rassurants, la rumeur inquiète. Deuxièmement, les scientifiques, parce qu’ils évitent autant que possible le bruit, étaient peu loquaces et restaient prudents, alors que la rumeur enflait chaque jour et se prétendait mieux renseignée que les scientifiques. C’est banal. Je veux dire: ce n’est pas la première fois. Il est fréquent qu’un virus mute; parfois la rumeur l’ignore, parfois elle en fait ses choux gras, il est difficile (peut-être impossible) de comprendre pourquoi. Quels sont les destins possibles d’une rumeur?

  

  1. Elle part comme elle est venue, sans raison repérable.

  2. Une propagande la récupère à son profit. Il peut aussi arriver qu’un organe de propagande crée une rumeur.

  3. Un appareil d’État s’emploie à l’étouffer. On pourrait, ici, au moins dans certains cas, parler de contre-propagande.

  4. Un individu ou un groupe marginal refuse de laisser une rumeur disparaître et s’emploie à la nourrir. C’est dans ce cas de figure que nichent les complotismes.

  5. La rumeur s’avère «fondée». Je mets des guillemets car quand les faits rejoignent la rumeur, il est aisé à celle-ci d’affirmer qu’on ne voulait pas la croire alors qu’elle avait raison, mais elle oublie toutes les fois où elle s’était trompée.

  

Reprenons ces cinq destins, un par un, en les détaillant plus ou moins suivant l’intérêt qu’ils présentent dans l’analyse de la polarisation et/ou de la radicalisation.

  

1. La rumeur part comme elle est venue, sans raison repérable

  

En ce qui concerne ce premier destin, je ne vais pas m’attarder, car je ne voudrais pas donner dans une quelconque diffamation, mais tout le monde a en tête l’une ou l’autre décision politique prise sur base d’une rumeur et qui s’est avérée être «de l’argent jeté par la fenêtre». Ces événements sont en réalité assez compréhensibles, car le type de démocraties dans lesquelles nous vivons, dites «représentatives», rend les politiciens hypersensibles à l’opinion publique, et je suppose qu’il leur est plus facile de faire oublier qu’ils ont réagi trop vite, que de justifier une réaction trop lente.

  

2. Un organe de propagande récupère la rumeur à son profit

  

La plupart des organes de propagande étudiés par PREFER asbl utilisent la rumeur plus qu’ils ne la créent. À l'instar des médias, ils sont très attentifs à l'actualité et aux rumeurs qu'elle fait naître, soucieux d'être toujours les mieux «informés» de «tout ce qui va mal dans le monde». Mais si l'intérêt des médias est de «couvrir l'événement», celui de la propagande est de les transformer en leviers prosélytes, en «arguments de vente» pourrait-on dire, voire en «chevaux de bataille», les recruteurs de tout poil sautant d'un cheval à l'autre, de celui qu'ils viennent d'épuiser à un cheval tout frais.

  

Je ne vais pas développer davantage, mais plutôt consacrer quelques lignes au terrorisme et relever, avec Pierre Mannoni, qu'il s'agit d'un «spectacle planifié» (2006). En effet, d’un point de vue strictement militaire, les cibles choisies par les terroristes de tout poil ne présentent aucun intérêt, elles ne valent que par leur portée symbolique et comme source de nombreuses rumeurs anxieuses: on peut même parler de traumatisme collectif. Il ne s'agit plus, alors, de recruter de nouveaux membres, mais de faire pression sur la «communauté internationale». Cela dit, dans la mesure où il n'est pas certain du tout que cela fonctionne, on pourrait se demander s'il n'existe pas une autre raison, plus officieuse et peut-être même inconsciente, qui concernerait moins un ennemi qu'il serait possible de vaincre, qu'un groupe militant qu'il faut maintenir unifié par une action séparant toujours plus l'intérieur de l'extérieur.

  

3. Un appareil d’État essaie de gérer la rumeur

  

On peut l'entendre de plusieurs manières. La plus péjorative, celle que favorisent les complotistes, est celle où gérer = étouffer. S'ouvre ici le vaste champ de la contre-propagande, dont j'avoue être trop peu informé pour m’aventurer à en dire quoi que ce soit. Et puis, au risque de passer pour un naïf, il me semble que cette façon de gérer la rumeur est surtout le fait d'États totalitaires… 

  

Je veux croire que dans un État démocratique comme le nôtre, gérer = démentir. Quand c'est nécessaire. Essayer d'en revenir aux faits. Ce n'est pas évident, car le démenti est une communication rationnelle, alors que les angoisses suscitant les rumeurs sont irrationnelles. «La rumeur, nous apprend la psychologie sociale, est saisie en général comme une sorte d"écran projectif où se déchiffre la dynamique affective de la population, où se révèle le jeu mobile de ses intérêts, de ses passions, de ses investissements affectifs» (Rouquette, 1975). Comment parler aux émotions, «murmurer à l'oreille des chevaux»? L'État, par exemple, prend parfois des mesures dont l'objectif n'est pas de faire face aux faits mais aux émotions des citoyens, qui ne visent pas à changer quoi que ce soit à la situation mais à rassurer la population. L'exercice de l'autorité nécessite alors d'identifier où se trouve le plus grand danger, entre l'évolution objective des faits et «la dynamique affective de la population». Exercice d'autant plus périlleux que cet équilibre peut varier au fil du temps, au point parfois de s'inverser.

  

On pourrait, dès lors, identifier une troisième façon de gérer = écouter. Parfois, quand quelqu'un nous parle d'un problème, nous voulons lui trouver une solution alors qu'il a seulement besoin d'être entendu. Pire: nous essayons de l'aider et il met toutes nos tentatives en échec. La question devient alors: que faut-il faire pour qu'il se sente entendu? Accuser réception? Pas essayer de répondre, en tout cas... Transposons le principe au niveau collectif: que doit faire l'État pour que les citoyens se sentent entendus? Qu'aurait pu faire l'État belge quand les rumeurs sur le Covid-19 ont commencé et qu'elles n'avaient pas encore été rattrapées par les faits? La question se repose aujourd'hui par rapport au confinement, qui occasionne de nombreuses souffrances, et elle va sans doute se reposer par rapport au déconfinement.

  

4. Un individu ou un groupe marginal refuse de laisser une rumeur disparaître et s’emploie à la nourrir

  

Le complotisme nous intéresse davantage (ou en tout cas de façon plus directe) car il est très caractéristique des groupes radicalistes. Les faits interprétés par les thèses complotistes sont souvent les mêmes, puisqu’ils touchent à tout ce qui va mal dans le monde au niveau social, économique, écologique, etc. Comme on dit, les meilleurs mensonges contiennent une part de vérité. Il en est de même des délires. Et ce n’est pas là, bien sûr, que le bât blesse. Premièrement, le complotisme oublie ce qui va bien, voire mieux qu’avant. Mais il est vrai que la rumeur et l’opinion publique ont tendance à faire de même. Deuxièmement, certains bruits y pèsent aussi lourds que les faits, ce qui influence la recherche des causes dans des directions au mieux fantaisistes, au pire dangereuses, en ceci qu’elles justifient le recours à la violence, voire la sacralisent (Toufik, 2019). Troisièmement, le complotisme a visiblement besoin que les causes qu’il croit identifier soient des personnes ou des groupes de personnes : les logiques sociales, économiques ou géopolitiques, les processus historiques ou physico-chimiques constituent des ennemis trop diffus. C’est ainsi que certains s’imaginent que le Covid-19, comme le Sida en son temps, aurait été créé en laboratoire et lâché dans la nature de façon intentionnelle, donc criminelle. Quant à savoir à qui profite le crime, l’imagination est plus galopante encore peut-être que le Covid-19, et les arguments les plus rationnels n’ont aucune prise sur elle: les «raisonneurs» pourraient même être soupçonnés de complicité, si ce n’est avec les criminels, du moins avec «le système».

  

5. La rumeur s’avère «fondée»

  

Puisque nous voilà revenu au Covid-19, passons au cinquième destin d’une rumeur: elle s’avère «fondée». Je veux croire que la décision du confinement n’a pas été prise sur base d’une rumeur mais parce que de nouveaux faits sont arrivés à la connaissance des autorités. Qu’avons-nous entendu à ce sujet? 

  

© Jean-Claude Maes, le 14 avril 2020

  

Le Covid-19: notre modeste état des lieux

   

Commençons par l’historique proposé par l’OMS (Organisation mondiale de la Santé).

  

  • 31 décembre 2019: premier signalement en Chine.

  • 12 janvier 2020: la Chine communique publiquement la séquence génétique du Covid-19.

  • 14 janvier 2020: point de presse indiquant qu’il existe un risque d’épidémie de grande ampleur.

  • 30 janvier 2020: le Directeur général de l’OMS déclare que la flambée de Covid-19 constitue une urgence de santé publique internationale (USPPI). C’est la sixième fois depuis l’entrée en vigueur du Règlement sanitaire international (RSI) en 2005.

  • 3 mars 2020: l’OMS diffuse un Plan stratégique de préparation et de riposte de la communauté internationale pour aider à protéger les États où les systèmes de santé sont fragiles.

  • 11 mars 2020:  l’OMS estime que le Covid-19 peut être qualifiée de pandémie.

 

En Belgique, comme on le sait, le confinement a commencé le 18 mars à midi. Si j’essaie de faire la synthèse des informations relayées par des sites médicaux sérieux, il ne se justifierait pas tant par le taux de mortalité du Covid-19 que par son taux de contagiosité et sa vitesse de développement: une fois ce «nouveau coronavirus» dans l’organisme, les médecins ont moins de 48 heures pour donner des antiviraux capables de limiter sa réplication chez le malade, contre sept à dix jours avec le SRAS (coronavirus qui sévit depuis 2012). Qui plus est, les médicaments anti-inflammatoires, assez efficaces dans le cas du SRAS, sont ici inutiles, car le nouveau virus dispose de son propre mécanisme d'auto-limitation inflammatoire. L'argument le plus souvent invoqué par les États pour confiner les populations fut, me semble-t-il, d’éviter que les hôpitaux ne soient débordés.

  

Le Covid-19, de quoi s’agit-il?

 

En ce qui concerne la nature exacte de cette maladie, plusieurs hypothèses circulent. Citons, entre autres, les résultats préliminaires d'une étude chinoise menées par les Prs Wenzhong Liu et Hualan Li, deux chercheurs chinois des universités du Sichuan et de Yibin, qui pensent qu’elle ne s’attaque pas au système respiratoire comme on le pensait, mais au système sanguin. S’ils ont raison, les malades n’auraient pas besoin de respirateurs artificiels mais d’appareils de purification sanguine… Selon Sciences et Avenir, leur étude pourrait souffrir «d’un manque de rigueur et d’erreurs dans l’interprétation des résultats, mais ne serait également étayée par aucune observation clinique ou biologique réalisée auprès de patients atteints de Covid-19». L’équipe de Zsuzsanna Varga à l’Hôpital universitaire de Zurich va pourtant globalement dans le même sens que celle des chercheurs chinois, en parlant d’une inflammation systémique des vaisseaux sanguins pouvant toucher le cœur, le cerveau, les poumons, les reins ou encore le tube digestif. Ce qui semble sûr, c’est que ce n’est pas une «simple grippe».

  

Citons le Dr Nathanaël Goldman, pédiatre belge spécialisé en santé publique et qui a vécu la crise du coronavirus en Chine: «le 23 janvier, Wuhan ferme. Pour moi, c’est un fait majeur, même si on n’a pas une information très précise […]: quand la Chine décide de fermer une ville de 11 millions d’habitants, puis une région de 55 millions, sachant que c’est un peuple qui travaille le dimanche et que l’État est très stressé par la croyance économique, il est évident qu’il se passe quelque chose de majeur». D’après lui, Taiwan, Singapour et la Corée de Sud ont mieux réagi que l’Europe, très vite et en mettant l’accent sur le dépistage en masse.

  

Était-il pertinent de confiner les populations?

 

En ce qui concerne la pertinence du confinement, les avis divergent. C’est ainsi qu’une étude menée par Vincent Laborderie, politologue de l’Université catholique de Louvain, compare les statistiques belges à celles des Pays-Bas où le confinement est moins strict, et conclut qu’elles ne sont pas très différentes. Pour lui, aux Pays-Bas «tout est autorisé, sauf ce qui est expressément interdit. L’approche belge est dans le schéma inverse: tout est interdit, sauf ce qui est autorisé». Je reviendrai sur ce point que nous trouvons, au sein de PREFER asbl, très inspirant.

  

L’Islande s’est distinguée des autres pays d’Europe parce qu’elle n’a pas fermé les crèches et les écoles primaires, a enregistré proportionnellement un plus grand nombre de cas, et se plaint néanmoins, toujours proportionnellement, d’un nombre de décès dix fois moindre qu’en France. Les deux chiffres s’expliqueraient par le fait qu’elle est championne du monde du dépistage par habitant, de loin. Elle aurait testé dix fois plus que la Corée du Sud, un autre pays cité en exemple pour avoir rapidement misé sur les tests pour surveiller l’évolution de la pandémie.

  

La Corée du Sud est le quatrième pays du monde le plus touché, mais le 11 mars passé, sur 7.755 cas confirmés, elle ne se plaignait que de 60 morts. Elle aurait obtenu ce résultat en misant sur le dépistage et le traçage des personnes testées positives. Mais bien évidemment, cette stratégie a suscité des interrogations quant à la protection de la vie privée. En outre, la population infectée de ce pays a un profil unique, puisque la plupart des personnes contaminées étaient des femmes, et près de la moitié de moins de 40 ans.

  

Le 31 mars passé, le Vietnam avait recensé 212 cas et aucun mort. Deux fois plus petit que la France et presque 40% plus peuplé, cet État n’a confiné que quelques milliers de personnes. Quant au reste de la population, les personnes sont incitées à rester chez elles, mais sans privation de liberté. Par contre, la population entière porte le masque et l’accent, comme en Islande et en Corée du Sud, est mis sur les dépistages. La quantité de tests produits est si élevée qu’ils sont même exportés! Rodolfo Llinas, neuro-physiologiste pressenti pour le Nobel de médecine, affirme que le succès du Vietnam face à la pandémie est dû à l’évaluation précoce des risques mais aussi à une communication efficace et à la collaboration entre le gouvernement et les citoyens. Je reviendrai sur cette hypothèse.

  

Comment interpréter les chiffres?

 

On trouve, un peu partout, de très belles listes affichant, pays par pays, le nombre de cas, de nouveaux cas, de morts, de nouveaux cas mortels, etc. Pour qu’elles nous apprennent quelque chose, il y faudrait au moins deux catégories de données supplémentaires car, comme le dit Grégory Bateson, «l’information, c’est une différence qui fait la différence» (1972). Autrement dit, les données ne signifient quelque chose qu'en miroir d'autres données.

  

La première catégorie de données manquantes n’est pas trop difficile à trouver: il s’agit du nombre d’habitants par pays. Par exemple, le 13 avril 2020, les USA étaient en tête des pays victimes du Covid-19 avec 579.486 de cas détectés et 23.252 morts; la France affichait 136.779 cas détectés et 14.967 morts; la Belgique 30.589 cas détectés et 3903 morts. Mais si l'on rapporte ces résultats aux populations de ces trois pays, cela donne 0,18% de cas détectés aux USA pour 0,20% en France et 0,27% en Belgique: il faut donc relativiser l’idée que les USA seraient les plus touchés. Par contre, le nombre de morts serait de 0,07% aux USA pour 0,02% en France et 0,03% en Belgique: cette fois, l’idée que les USA sont les plus touchés se vérifie.

  

Non seulement il faut tenir compte de la population totale, mais il faut moduler ce chiffre en fonction de la durée (de quand datent les premiers cas?), de la densité de population (les habitants sont-ils nombreux à partager des surfaces réduites?) et de la méthode de comptage (par exemple, se base-t-on sur les symptômes ou sur les résultats des tests?). Il faudrait également tenir compte du vieillissement de la population, de l'état des structures médicales de première ligne, hospitalières et pharmaceutiques, du régime politique et très probablement d'autres facteurs encore, non précisés pour le moment (par exemple, les données fournies par la Corée du Sud sont passablement énigmatiques...).

  

Cela dit, exprimés en pourcentages, les chiffres pourraient sembler dérisoires. De ce point de vue, un communiqué publié par la RTBF le 22 avril 2020 attire notre attention: son rédacteur se demande pourquoi la Belgique avait si peu de tests de dépistage au début de l’épidémie et compare notre situation à celle de l’Allemagne en rapportant les chiffres à un million d’habitants. Il nous révèle que la semaine du 2 mars, notre pays a testé 3.930 échantillons, soit 337 tests par million d’habitants, pendant que l’Allemagne procédait à 1.499 tests par million d’habitants, soit quatre fois plus. Lors de la troisième semaine, la Belgique a réalisé 1.245 tests par million d’habitants, contre 4.190 en Allemagne. Etc. Relevons que les chiffres déjà cités du 13 avril 2020 donnent l'Allemagne mieux classée que la France en chiffres absolus, moins bien que la Belgique, mais que quand on reprend ces chiffres en pourcentages, cela donne 0,15% de cas détectés et seulement 0,003% de morts! En chiffres absolus: 3.043 morts sur 83 millions d’habitants en Allemagne, 14.967 morts sur 67 millions d’habitants en France, et 3.903 morts sur 11 millions et demi d’habitants en Belgique!

  

Quoi qu’il en soit, que les mesures prises par tel ou tel pays soient plus ou moins adéquates ou non, on ne peut nier l’existence d’une pandémie. Reste à la comparer à d’autres causes de décès. Le Pr Jérôme Salomon, directeur général de la Santé en France, a annoncé le 20 avril 2020 que nos voisins auraient franchi un «cap symbolique», avec plus de 20.000 décès, ce qui serait plus que toutes les épidémies saisonnières de grippe, y compris les plus sévères (mais il ne précise pas les chiffres), et plus que la canicule de l’été 2003 (là, il avance 19.000 morts).

  

Mais la RTBF nous rappelait, le 13 avril 2020, que la grippe de Hong Kong a fait, en 1968-1969, un million de morts dans le monde, dont 31.000 en France… Serge Jaumain, historien à l’Université libre de Bruxelles, la qualifie de «première pandémie de l’ère moderne» et s’étonne du peu de réactions du monde politique de l’époque: «Le coût de la vie était sans doute à l’époque fort différent. Avec la crise du coronavirus, pour la première fois, les sociétés ont choisi la vie plutôt que l’économie». Cette interprétation (optimiste) n’engage que lui.

  

En cherchant sur internet des chiffres plus précis sur les causes de mortalité en Belgique, j’ai trouvé ceux du Service d’Épidémiologie de l’Institut Scientifique de la Santé Publique pour 1996.

  

  • Affections cardiovasculaires: 17.749 hommes et 21.423 femmes, soit un total de 39.172 décès

  • Cancer: 16.002 hommes et 11.703 femmes, soit un total de 27.705 décès

  • Diabète sucré: 561 hommes et 1.051 femmes, soit un total de 1.612 décès

  • Démence: 1.011 hommes et 2.189 femmes, soit un total de 3.200 décès

  • Pneumonie/influenza: 1.652 hommes et 1.843 femmes, soit un total de 3.495 décès

  • Affections respiratoires chroniques obstructives: 3.594 hommes et 1.632 femmes, soit un total de 5.226 décès

  • Cirrhose du foie: 750 hommes et 474 femmes, soit un total de 1.224 décès

  • Accident de transport: 1.136 hommes et 394 femmes, soit un total de 1.530 décès

  • Accidents de la route: 1.098 hommes et 385 femmes, soit un total de 1.483 décès

  • Empoisonnement accidentel: 107 hommes et 59 femmes, soit un total de 166 décès

  • Chute accidentelle: 559 hommes et 762 femmes, soit un total de 1.321 décès

  • Lésions sans intention déterminée: 182 hommes et 92 femmes, soit un total de 274 décès

  • Suicide: 1.458 hommes et 555 femmes, soit un total de 2.013 décès

  • Conditions et symptômes mal définis: 1.293 hommes et 2.046 femmes, soit un total de 3.339 décès

  • Totaux: 47.152 décès masculins et 44.608 féminins, soit un total de 91.760 belges

    

A priori, ces chiffres permettent de relativiser ceux de la mortalité due au Covid-19. Rien que pour les affections respiratoires (pneumonie, influenza et affections respiratoires chroniques obstructives), on comptait, en 1996, c’est-à-dire il y a 24 ans, 8.721 décès. Mais je ne suis pas sûr que les familles que le Covid-19 a endeuillées puissent y trouver un quelconque réconfort (à dire vrai je suis certain du contraire). Néanmoins, on peut, ici, toucher du doigt le poids de la rumeur: sans elle, le politique eut-il réagit davantage que par rapport à la grippe de Hong Kong en 1968-1969? Si Serge Jaumain estime que cela constitue un progrès, d'autres s'interrogent sur le coût du confinement... Je ne m’aventurerai pas à essayer de trancher.

  

© Jean-Claude Maes, le 27 avril 2020

  

Poids du pouvoir, du savoir et de l'autorité dans le processus décisionnel

   

J’ai essayé, dans la deuxième partie de cet article, d’être le plus factuel possible. Mais il faut, évidemment, faire la part d’une éventuelle désinformation. Ayant exprimé cette réserve et voulant croire que le politique est mieux informé que moi, a plus de moyens de faire la part du bruit, je vais à présent me demander comment se prennent les décisions.

  

Je repère trois axes: le pouvoir, le savoir et l’autorité. Mon compatriote Jean-Pierre Lebrun, dont je le précise, pour le lecteur qui ne le connaîtrait pas, que c’est un psychanalyste lacanien, réfère le pouvoir au registre imaginaire: «Une définition simple [du pouvoir] pourrait en être qu’il est question de pouvoir dès que quelqu’un parvient à faire faire à quelqu’un d’autre ce que ce dernier n’aurait pas fait sans le premier. Nous aurions là une définition générale qui d’emblée impliquerait les trois registres, mais nous pouvons aussi noter que ce qui est désigné généralement, lorsqu’on parle de pouvoir, ce sont surtout "les effets" de pouvoir. […]. Lorsqu’on parle de ceux qui ont le pouvoir, cela désigne surtout les avantages que l’on suppose à ceux qui occupent la place, bien plus que l’effectivité de leur capacité à faire faire. C’est donc pour cette raison que nous garderons ce terme de pouvoir dans les deux sens, le sens large qui pourrait ramasser à lui tout seul l’ensemble de la problématique et les registres attenant, et le sens restreint qui insiste sur l’imaginaire que véhicule inéluctablement le pouvoir au point qu’il lui est comme collé à la peau» (2008, p. 99).

  

Il réfère l’autorité au registre symbolique: «L'autorité (dont nous rappelons d’emblée qu'il ne faut pas la confondre avec l'autoritarisme) est plutôt du registre symbolique dans la mesure où elle repose sur la reconnaissance d'une différence de place. Possède l'autorité celui à qui l'on reconnaît qu'à partir de la place qu'il occupe, ce qu'il dit n'a pas la même valeur que ce que disent ceux qui n'occupent pas cette place. Une différence de statut de la parole est ainsi supposée en même temps que reconnue symboliquement. Elle a pour conséquence logique l'autorité du patron ou celle du chef de service mais tout aussi bien celle de la femme d'ouvrage qui nettoie la pièce qu'il nous faut traverser. L'autorité n'est donc pas seulement du côté du pouvoir imaginaire car elle s’exerce chaque fois que quelqu’un occupe une place symboliquement reconnue comme différente des autres. [Ce qui] implique que cette reconnaissance ne dépende pas seulement de l’accord de l’autre, mais bien plutôt de l’adhésion à un pacte qui antécède et dépasse les interlocuteurs en présence» (idem).

  

La décision, quant à elle, relèverait du registre réel: «Il est utile parfois de se demander, au-delà de la question de l’autorité ou de celle du pouvoir, qui concrètement a pris la décision. Il ne s'agit plus alors ni de la dimension symbolique ni de l'imaginaire, mais bel et bien du registre du réel. Ainsi, par exemple, telle infirmière a décidé d'injecter, en fin de compte, une dose supplémentaire de neuroleptiques à un patient. Elle a décidé de poser cet acte. C’est sa décision qui permettra le repérage de la situation» (idem). Je procède à un découpage légèrement différent de celui que fait Jean-Pierre Lebrun, en me centrant sur le processus décisionnel et en me demandant, dans la foulée, si le décideur s’appuie sur son pouvoir, sur son savoir ou sur son autorité.

  

Le pouvoir se prend

  

Commençons par le pouvoir, verbe substantivé qui indique qu’on prend la décision parce que c’est possible: je peux le faire. Par exemple: «Si tu ne m’obéis pas, je te casse la figure». Ou encore: «Si tu ne m’obéis pas, je te retire mon amour». Certains enfants acquièrent ainsi un vrai pouvoir dans leur famille, arrivent à prendre certaines décisions (parfois très importantes) à la place de leurs parents. C’est pareil dans les institutions, au sein desquelles on peut repérer, si l’on est un peu observateur, un organigramme officieux plus ou moins éloigné de l’organigramme officiel. Plus ils sont éloignés l’un de l’autre, plus les décisions sont difficiles à prendre et l’institution, dès lors, difficile à conduire. C’est pareil à toutes les échelles: petite ou grande institution, pays ou communauté internationale.

  

J’aimerais plus particulièrement, ici, souligner le pouvoir de l’opinion publique: c’est au politique (donc aux politiciens) à prendre les décisions pour un pays ou une communauté internationale, c’est leur responsabilité, cependant l’opinion publique et les commentaires des médias semblent souvent peser plus lourd que l’obligation de résultats, sans parler du respect d’une ligne politique au sens noble du terme (ce qui explique, sans doute, qu’on entende tant de citoyens se plaindre qu’ils n’arrivent plus à différencier la gauche et la droite).

  

On pourrait, par exemple, se demander si c’est l’opinion publique ou l’intérêt collectif qui a décidé du confinement? Et laquelle des deux décide du déconfinement? Non seulement je n’affirmerai rien à ce sujet, mais je suis certain que la réalité est bien plus complexe que cette alternative, conjoignant des croyances (qui parfois banalisent, parfois dramatisent les faits attestés) avec diverses pressions: économiques (associations patronales, fluctuations de la bourse, etc.), sociales (syndicats, lobbies, etc.) et politiciennes (sondages, calculs électoraux, etc.). Les décisions dépendent également de la personnalité des décideurs occupant les places les plus stratégiques face à la pandémie. J’oublie sûrement de nombreux autres facteurs, mais tous pourraient être pointés sur l’axe du pouvoir. Même les croyances, à dire vrai, car le talent des «gens de pouvoir» est précisément d’exploiter les croyances d’autrui. Pour paraphraser Jean-Pierre Lebrun, chacun pense à son intérêt et tire des «avantages» de la «place» qu’il occupe (autorité) et/ou va s’arranger pour occuper (pouvoir).

  

Un témoignage que j'hésite à produire, parce qu'en matière de sciences humaines il est encore plus difficile qu'en médecine de faire la part des faits et de leur interprétation, est celui de l’économiste allemand Ernst Wolff qui, le 15 juillet 2016, dénonçait la politique accommodante de la banque centrale européenne et pensait le système financier européen «au seuil d’une grosse catastrophe». «L’Union européenne va probablement se désintégrer. Mais il est impossible de prévoir comment. Le Brexit n’a fait qu’intensifier les tendances nationalistes à travers l’Europe. Le risque d’effondrement est en train de grimper», concluait-il à l'époque. Le 20 mars passé, il est revenu sur cette thèse lors d'une conversation avec Alex Quint, pendant laquelle il se demandait si le Coronavirus ne serait pas «le bouc émissaire tout désigné pour masquer un potentiel mécanisme de démolition contrôlée du système financier mondial déjà malmené». Ce qui est certain, c'est que le pouvoir économique pèse très lourd dans la balance décisionnelle., et qu'il ne faut pas être paranoïaque pour imaginer qu'il a les moyens de manipuler l'opinion publique (soucieuse de ses deniers) et les gouvernements (qui, sans parler d'autres aspects alimentant la presse à scandale, sont de plus en plus soucieux, même à gauche, de «gouvernance»).

  

Le savoir s’acquiert

  

Au risque de rappeler une évidence, quand on prend une décision, on espère que c’est la bonne. Se jouent, ici, les rapports ambigus existant entre ce qu’on sait croire, ce qu’on croit savoir et ce qu’on sait vraiment. Il y a finalement plus de choses qu’on croit savoir, dont on essaie de se convaincre qu’on sait (parce qu’on en a besoin pour se décider), que de choses qu’on sait vraiment. Je ne résiste pas, ici, au plaisir de citer Jean Gabin dans la chanson «Maintenant je sais» (1974):

  

Il y a soixante coups qui ont sonné à l'horloge

Je suis encore à ma fenêtre, je regarde et je m'interroge

Maintenant je sais, je sais qu'on ne sait jamais

La vie, l'amour, l'argent, les amis et les roses

On ne sait jamais le bruit ni la couleur des choses

C'est tout ce que je sais, mais ça je le sais

  

C’est un peu exagéré sans doute, car il existe, heureusement, des savoirs objectifs, mais «le fait est» que les scientifiques sont agaçants de prudence dans leurs diagnostics, leurs pronostics et leurs prescriptions, c’est pourquoi d’autres savoirs pèsent aussi lourds, voire plus dans nos décisions. Pour être moins bien établis, ces savoirs sont affirmés de façon plus assertive.

  

Un exemple: les chercheurs croient une affirmation vraie en attendant la preuve du contraire, et agissent en conséquence, c’est-à-dire en prévoyant une marge dite d’erreur, là où certaines autorités académiques (je n’accuse personne en particulier) ont tendance à être plus péremptoires et à transformer les théories en dogmes. C’est ainsi que Galilée a prouvé que la terre n’était pas le centre de l’univers, mais que les autorités académiques de l’époque, sans tenir compte de ses preuves, ont considéré cette affirmation comme une hérésie.

  

Aux antipodes de ces dénis, certains illuminés ont un vrai talent pour faire croire qu’ils sont les nouveaux Galilée. Un des problèmes étant que probablement peu de contemporains de Galilée étaient capables de comprendre ses preuves et donc d’en apprécier la valeur scientifique. Et que certaines croyances, faute d’être «vraies», semblent plus «vraisemblables» que les savoirs attestés par des preuves. Ce sont ces croyances-là dont se méfie Jean Gabin «à l’automne de sa vie». À juste titre. Anne Fournier, éminente spécialiste du phénomène sectaire, disait que le religieux croit, alors que le sectaire sait. C’est leur conviction qui rend les recruteurs si convaincants.

  

Avant de passer à la notion d’autorité, j’aimerais m’attarder sur la morale, dont Léo Ferré affirmait, dans la chanson «Préface» (1973), «que ce qu'il y a d'encombrant dans la Morale, c'est que c'est toujours la Morale des autres». J’en dirai, quant à moi, que la morale a tendance à se présenter comme un savoir sur le bien et le mal, plutôt que comme un système de valeurs. C’est ainsi que les radicalistes de tout poil, confrontés à des valeurs différentes des leurs, y voient automatiquement des manifestations du mal (ceci est aussi vrai pour les radicalismes politiques que pour les radicalismes religieux). Sans aller aussi loin, on serait étonné du rôle que jouent des considérations d’ordre moral dans des énoncés réputés scientifiques. Cela s’expliquait aisément à l’époque de Galilée, où la religion était plus ou moins vue comme une science, mais aujourd’hui on peut dire que la science est devenue une religion… On en attend des normes dont on exigera que chacun les respecte.

  

Un philosophe (Alain Badiou je pense, mais je n’en suis pas certain) invoquait, lors d’une conférence à laquelle j’ai assisté il y a quelques années, une tyrannie des trois A: Asepsie (prévention de la contagion), Anesthésie (prévention de la douleur), Assurance (prévention du risque). Les trois dimensions se jouent conjointement avec le Covid-19, puisque celui-ci est particulièrement contagieux, que les symptômes, si on en croit «les bruits qui courent», sont particulièrement douloureux, et que le risque d’en mourir, même s’il n’est pas élevé, n’est pas nul, est peut-être même plus élevé qu’avec la grippe. La question se pose: le confinement est-il un effet de la tyrannie des trois A ou une décision difficile qui devait être prise?

  

L’autorité se reçoit

  

J'ai dit que je reviendrais sur l'idée qu'aux Pays-Bas, tout serait autorisé, sauf ce qui est expressément interdit (un patient me souffle que ce serait pareil en Suisse), alors qu'en Belgique on serait dans le schéma inverse: tout serait interdit, sauf ce qui est autorisé. Il se trouve que je définis l’autorité comme l’autorisation de décider pour l’autre (ou les autres). Si le pouvoir se prend, l’autorité, elle, se reçoit. L’autorité parentale, par exemple, tient en ceci que les parents décident pour leurs enfants mineurs d’âge. On pourrait même aller plus loin en affirmant qu’aux mineurs d’âge tout est interdit, qu’ils ne peuvent rien faire sans l’autorisation d’un de leurs parents. Les droits des enfants, quand on y regarde de plus près, sont en réalité les devoirs des parents : l’autorité va de pair avec une responsabilité, disait James Mc Kinsey, «l’homme qui murmurait aux oreilles des patrons». C’est vrai dans bien des domaines. En ce qui concerne la parentalité, si les parents détiennent l’autorité parentale, ce n’est pas parce qu’ils sont plus forts que leurs enfants (pouvoir) ou qu’ils savent mieux ce qu’il convient de faire en toutes circonstances (savoir), mais parce qu’ils sont responsables de leurs enfants et ne pourraient assumer valablement cette responsabilité si leur autorité (légitime) n’est pas respectée…

  

Si nous transposons cela aux autorités publiques, elles n’ont pas pris le pouvoir, elles ont été élues; elles ne savent pas forcément mieux que quiconque quelles décisions doivent être prises (par exemple face au Covid-19), elles prennent conseil auprès d’experts; mais elles auront, parfois à court terme et sans recul, à prendre des décisions responsables. Être responsable, en l’occurrence, ne signifie pas qu’on est sûr d’avoir raison, mais qu’on aura des comptes à rendre. Or, pouvons-nous prétendre que l’autorité a pris une mauvaise décision quand nous avons refusé d’obéir? Nous pouvons ne pas être convaincus par la pertinence des règles de confinement, mais nous devons quand même les respecter, non par peur du gendarme (le 2 avril, La police bruxelloise avait déjà dressé plus de 5.600 PV administratifs liés aux règles du confinement), mais parce qu'il existe un bénéfice (plus large que la lutte contre le Covid-19) à respecter l’autorité. Nous pouvons regretter tant que nous voulons qu’il n’y ait pas davantage de masques et/ou de tests en Belgique, cela ne changera rien, des mesures devaient être prises, et pour le moment une seule chose est sûre les concernant: elles ne peuvent être efficaces si elles ne sont pas respectées. Les observateurs des pays où le Covid-19 a fait le moins de dégâts, estiment d'ailleurs que dans ces pays, les populations sont plus disciplinées qu’en Belgique ou en France… J'ignore si c'est un fait ou une rumeur, mais cela ne m'étonnerait pas outre mesure.

  

J'aimerais terminer cet article par l'histoire d'une patiente dont les deux parents ont été hospitalisés à cause du Covid-19. Dans la mesure où ils avaient été particulièrement respectueux des règles de confinement, ils n'ont pu être contaminés que pendant qu'ils faisaient leurs courses, a priori par des clients moins précautionneux qu'eux. C'est en tout cas ce que pense ma patiente qui, on s'en doute, est elle aussi très respectueuse des règles, mais dont le vécu est que tout le monde n'est pas comme elle et ses parents. Elle me raconte que dans son quartier règne une ambiance de vacances, avec beaucoup de gens dans les rues, dont peu portent des masques et moins encore respectent les distances de sécurité. Je suis amené à circuler en voiture dans Bruxelles, et je peux constater de mes yeux - donc attester - que si certains quartiers sont d'un calme de fin du monde, d'autres correspondent à cette description. Par ailleurs, ma patiente s'est fait agresser à plusieurs reprises par des passants et des usagers des transports en commun jugeant qu'elle en faisait trop (?!). Entre-temps, son père est décédé... Seul, car les visites étaient interdites. Si seul.

  

© Jean-Claude Maes, le 1er mai 2020

  

Réflexion sur la citoyenneté

 

Comme il en a été fait état plus haut, les situations de crise, telles que celle que nous vivons actuellement, sont propices à l’émergence de nouvelles représentations sociales.

 

L’opinion publique, secouée par une situation à forte charge affective, adhère de manière plus ou moins massive et unifiée aux diverses théories explicatives qui circulent dans l’espace public. Beaucoup de ces théories se présentent comme des explications simples à une situation sur laquelle nous n’avons pas ou peu de prise. Un acteur est désigné responsable, la crise est attribuée à sa défaillance, voire à sa malveillance (dans le cadre de théories complotistes). Cette activité explicatrice peut se comprendre comme un mécanisme de résolution de problème. Elle procure effectivement un sentiment de maîtrise sur la situation, une diminution du sentiment de désarroi et une issue aux émotions provoquées par la menace ambiante (Licata et Klein, 2000). Le sentiment d’impuissance victimaire est de cette manière transformé en posture de sujet participatif et agent de son environnement.

 

La mobilisation collective

 

Les situations de crise sont par ailleurs propices à la mobilisation collective (Licata et al., 2000). C’est du moins ce que présage le modèle de l’action collective depuis la perspective de l’identité sociale. Selon ce modèle, l’activisme groupal est facilité par trois facteurs interdépendants (Van Zomeren, Postmes et Spears, 2008):

 

  1. l’identification à un groupe, et d’autant plus si cette identification est politisée, auquel cas il sera question de conscience groupale;

  2. la perception d’une injustice faite à ce groupe, ainsi qu’une réponse émotionnelle à celle-ci, qu’on qualifie de colère groupale:

  3. la croyance en l’efficacité d’une action collective menée par ce groupe dans l’entreprise de changement social, dans le sens où l’engagement dans l’action collective n’est pas seulement une réponse émotionnelle mais également un choix réfléchi et politique, basé sur la croyance en l’efficacité de l’organisation du mouvement collectif.

 

Il nous semble intéressant d’évoquer ici un autre épisode de forte émotion collective qu’a connu la Belgique et qui avait en son temps donné lieu à une importante mobilisation collective: l’affaire Dutroux. La marche blanche de 1996 signait en effet une profonde remise en question de l’appareil d’État, questionnement amplement relayé à l’époque par les médias et entendu par les structures étatiques via la mise en place de commissions d’enquête. Ce que nous pouvons aujourd’hui retenir de cet épisode, c’est que malgré l’existence de théories de type complotiste, l’action citoyenne s’était alors déployée autour d’une critique complexe de l’appareil étatique. Plutôt que d’opter pour la responsabilisation d’une minorité au pouvoir, la population avait engagé sa responsabilité citoyenne dans la réflexion structurelle qui semblait alors nécessaire, une action collective organisée avait donné lieu à un dialogue avec les autorités, le tout aboutissant sur d’importantes réformes institutionnelles (Licata et al., 2000). Nous ajouterons à cela qu’une des conséquences de cette configuration a été le renouvellement de la confiance accordée au modèle de la démocratie représentative existant en Belgique.

 

L’émergence de la citoyenneté

 

Depuis le début de la crise du Covid-19, les appels à la citoyenneté des habitants sont présents dans de nombreux canaux de communication. Les médias encouragent et relayent les entreprises solidaires, les conférences de presse du gouvernement font appel à la responsabilité citoyenne de chacun et chacune pour sortir de la crise…

 

Il ne sera pas question ici d’analyser les discours circulant dans la sphère publique. Il nous apparaît néanmoins opportun de  nous attarder sur le terme de citoyenneté, dont l’abondant usage actuel galvaude peut-être le sens. Soulignons que notre réflexion se situe dans le contexte occidental européen et qu’elle n’a pas de visée universelle.

 

Les révolutions démocratiques européennes du dix-huitième siècle marquent l’avènement de la citoyenneté: l’individu devient  l’unité d’identification politique (Scott, 2017). L’autorité absolue des souverains d’anciens régimes est comme absorbée par chacun de ses «fils», ces derniers réalisant ainsi un acte d’identification à cette autorité, s’appropriant une partie de sa force (Freud, 1913). Ces nouvelles personnes civiques acquièrent le droit de participer à la société dont il font partie. C’est ce que stipule la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

 

Ainsi, une première compréhension de la notion de citoyenneté est-elle celle des droits qu’elle comporte, droits reconnus et protégés par la loi: celui de prendre part  à la vie publique et politique, celui d’exprimer ses opinions et convictions… ainsi que celui de faire valoir ses droits. Les droits admettent plusieurs niveaux d’application: individuel, groupal, collectif. Ils s’exercent comme une autorisation (ce dont j’ai envie à condition que ce ne soit pas interdit) ou comme une liberté, donc un champ de créativité (ce que je choisis de faire alors que rien ne m’y oblige). La citoyenneté, quant à elle, ne se décline qu’au niveau collectif puisqu’elle sous-entend l’appartenance à un groupe humain. Elle implique une réciprocité entre individus et systèmes. Par rapport au Covid-19, cela suppose que l’État prenne des mesures de prévention et de soin, mais aussi que les citoyens en soient partie prenante.

 

La responsabilité citoyenne

 

Dans les anciens régimes totalitaires, les sujets devaient allégeance à leur souverain. S’ils commettaient un crime, celui-ci était considéré comme une offense à l'autorité du seigneur. Avec la naissance du contrat social, qui est par définition un lien égalitaire, l’État est responsable des citoyens, mais réciproquement, les citoyens ont une responsabilité vis-à-vis l’ordre social (Foucault, 1975). Le monopole de la violence n’est plus l’apanage du monarque, le pouvoir se décline en institutions législatives, exécutives et judiciaires. Chaque citoyen est considéré comme garant de l’ordre social: il est attendu que chacun et chacune ait intériorisé l’appareil d’État et se comporte en conséquence. Il est question ici des devoirs que suppose la citoyenneté, qui s’énoncent en termes d’obligations ou d’interdictions.

 

Depuis cette perspective, la citoyenneté traduit une responsabilité assumée par les individus, selon l’interprétation qu’ils ont du contrat social et leur rapport aux règles. Ainsi, certains interpréteront leurs devoirs de citoyen comme une injonction à l'obédience; d’autres, au nom de cette même citoyenneté, adopteront un rôle de gendarme-garant de l’ordre; d’autres encore se feront un devoir de dénoncer les manquements de l’autorité en place.

 

En conclusion, nous comprenons que le concept global de citoyenneté relie identifications collectives, attitudes comportementales, croyances idéologiques et normes sociales. La citoyenneté comporte droits et devoirs, elle se situe à l’intersection entre considérations collectives et attitudes individuelles. Nous ajouterons qu’elle associe éthique et morale, droit commun et applications.

 

Un terme exprime la complexité de cette dynamique, la participation. La citoyenneté traduit le fait de participer à la société, c’est-à-dire de s’y engager et de s’y investir. Elle est, en ce sens, ce qui lie contractuellement l’individu et la société.

 

© Gabriela Matton Rodriguez, le 22 mai 2020

  

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